[FàC #1] Democracia Corinthiana

Bref récit des aventures du club brésilien qui allie avec élégance le plus gros palmarès mondial et la combativité politique la plus déterminée de l’histoire du foot.

1894 * Le foot débarque au Brésil
Charles W. Miller, brésilien d’un père écossais et d’une mère anglaise, suit sa scolarité en Angleterre et revient au Brésil en 1894. Il introduit le football au Sao Paulo Athletic Club et organise le premier match l’année suivante. D’autres équipes se forment et Miller créé en 1901 la Ligua Paulista de Foot-Ball avec 5 équipes locales. Jusqu’alors, le foot est affaire de gentlemen.
(Pour l’anectode, Miller manque de peu de se faire tuer dans un attentat à la bombe perpétré par l’IRA en 1939.)

1910 * La plèbe s’en mèle
Un groupe d’ouvriers de Bom Retiro d’origines portuguaise, italienne et espagnole fondent le Sport Club Corinthians Paulista avec la volonté de créer une équipe populaire qui va défier les clubs huppés. Leur slogan : « Corinthians sera l’équipe du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
En 1913 ils intègrent le championnat de Sao Paulo et rafflent 15 fois le titre de champions de 1914 à 1954 puis remportent le tournoi Rio-Sao Paulo en 1950, 53 et 54 ainsi que la Petite coupe du monde des clubs en 1953. Autant dire que les gringos à la Miller n’ont pas fait beaucoup de prouesses face aux prolos bonretirense.

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1981 * Democracia Corinthiana
Depuis le coup d’État de 1964, le pays vit sous un régime de dictature militaire. Le putsch est mené par le maréchal Castelo Branco, appuyé par le Pentagone avec l’opération Brother Sam. Ses factions ont été formées par les meilleurs éléments de la guerre contre-révolutionnaire à la française : R. Trinquier, P. Aussaresses, C. Lacheroy,...
Le coup de main conservateur provoque l’armement d’une grande part des forces travaillistes et la naissance de mouvements de guérilla avec la répression qui l’accompagne. Tout Brésilien qui ne soutient pas la junte militaire est accusé de soutenir l’insurrection communiste.
Adilson Monteiro Alves, étudiant en sociologie, fait partie des opposants à la dictature considérés comme éléments de la menace bolchévique et est emprisonné pour cela.
Il est libéré en 1981 et prend la présidence des Corinthians de Sao Paulo. Il demande l’avis des joueurs, les écoute, les fait choisir eux-mêmes leur coach. Il leur propose de ne plus les payer avec les primes de matches mais de redistribuer les bénéfices du stade et de la télévision à tous les salariés. Avec les joueurs il met au point au système dans lequel les simples employés du club ont le même poids que les dirigeants. Ils décident collectivement comment préparer les matches, organiser les déplacements, recruter les joueurs et les entraîneurs. Ils nomment Zé Maria entraîneur du club, c’est la seule fois que cela se produit dans l’histoire du football. L’équipe remporte les deux championnats suivants en 1982 et 1983 grâce à leur jeu offensif et spectaculaire issu de la confiance qui s’est instaurée.

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Le 15 novembre 1982, à propos de la première élection mise en place depuis 1964, les Corinthians entrent sur la pelouse avec des maillots incitant les brésiliens à aller voter.
Lors de la finale du Campeonato Paulista de 1983, ils se présentent avec une banderole : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». D’autres clubs prennent leur exemple et leurs méthodes se répandent dans les équipes de Palmeiras, FC Sao Paulo, Rio, Flamengo,... Lors de l’apparition de la publicité sur les maillots de foot, les joueurs de l’équipe de Sao Paulo arborent un simple Democracia Corinthiana .
Socrates, Wladimir, Walter Casagrande et Zé Maria sont les éléments de l’équipe les plus engagés contre la dictature. Socrates est l’un des éléments les plus actifs dans l’élaboration et la promotion de ce mouvement de démocratisation des clubs et de la société. Pour Socrates tout se passe « avec plus de liberté, de joie et de responsabilité », « chaque match se disputait dans un climat de fête. Sur le terrain on luttait pour la liberté, pour changer le pays ».

En janvier 1983, Dante de Oliveira dépose un amendement pour permettre l’élection du président de la République au suffrage direct. Un mouvement de contestation massif s’y oppose à partir du 31 mars. Socrates et ses compagnons prennent part active au mouvement Diretas Ja (élections directes maintenant). À Sao Paulo, 15.000 personnes manifestents le 27 novembre 1983, 300.000 en janvier 1984, 1.000.000 le 10 avril et 1.500.000 le 16 avril. Le régime déclare l’état d’urgence pendant 60 jours.
En 1985 c’est la fin de la dictature militaire au Brésil. Et comme souvent, l’instauration d’un régime démocratique est le meilleur moyen de mettre un terme à tout processus démocratique. Les meneurs du mouvement partent et les Corinthians repassent à une gestion standard du club.

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2011 * In memoriam
Lors de la mort de Socrates en décembre 2011, une minute de silence précède les matches sur tous les stades du Brésil. En souvenir de cette glorieuse époque de lutte, les spectateurs dressent le poing en l’air comme il le faisait après avoir marqué un but.



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