[FàC #2] Fantômes chiliens

Nous restons en Amérique du Sud, avec comme trame historique les dictatures militaires, cette fois-ci au Chili. Et nous découvrons le grotesque avec lequel la junte militaire utilise le sport populaire comme outil de propagande.

1973 * Coup d’État
En 1970, Salvador Allende est élu président et le Chili se voit dirigé par un gouvernement socialiste. Les États-Unis réagissent rapidement, Nixon débloque 11 millions de dollars à la CIA pour qu’elle mette en place la destitution d’Allende. Après le Tanquetzao, premier putsch avorté, le général Pinochet est amené au pouvoir par un coup d’État militaire le 11 septembre 1973.

1973 * Simulacres
Dans ce contexte, l’équipe nationale du Chili est en pleine qualification pour le mondial 1974 qui se déroulera en Allemagne de l’Ouest.
Le 26 septembre, elle se déplace à Moscou pour affronter l’URSS au stade Lénine. Quinze jours à peine après le coup d’État, le passage de l’équipe chilienne se déroule dans une ambiance tendue. Le match finit sur un score nul : 0-0.
Le match retour est prévu pour le 21 novembre à l’Estadio Nacional de Santiago. Mais, depuis le coup d’état, le stade sert de gigantesque centre de détention, de torture et d’assassinat de prisonniers politiques. Plus de 40.000 personnes passeront entre les mains des militaires à l’Estadio Nacional. La fédération russe de football refuse de tenir le match à cet endroit, elle propose à la FIFA de le jouer dans un autre stade.

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Cette décision pousse la FIFA à envoyer une délégation à Santiago pour évaluer la situation.
Le 24 octobre, deux ambassadeurs de l’organisation font une visite éclair de 48h dans la capitale. La FIFA décrète qu’au Chili "le cours de la vie est normal, il y a beaucoup de voitures et de piétons, les gens ont l’air heureux et les magasins sont ouverts". Elle voit dans l’Estadio Nacional un "simple camp d’orientation". L’URSS maintient son refus. La FIFA utilise l’article 22 de son règlement, qui stipule que si "une équipe ne se présente pas pour un match [...] l’équipe doit être considérée comme perdante et le match attribué à l’équipe opposée". La junte militaire maintient le match et en fait une célébration des valeurs nationalistes et conservatrices. 40.000 spectateurs assistent à un match où l’équipe chilienne est seule sur le terrain. Francesco Chamaco Valdes marque un but. La Fifa accorde la victoire 1-0 du Chili sur l’URSS et sa qualification au mondial 1974 en Allemagne.
Avant de s’envoler pour la RFA, la sélection chilienne est reçue par Pinochet qui salue les joueurs un à un. Carlos Caslezy, vedette de l’équipe, refuse de lui serrer la main, sa mère ayant été arrêtée et torturée quelques mois avant.

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À son retour, Caszely est écarté de la sélection nationale. Il part jouer à l’Espanyol Barcelone, considéré comme un traitre à la patrie.
Le passage en Europe pour le mondial a permis aux joueurs de s’exprimer par rapport à la dictature. Revenus au Chili, craignant la répression, ils n’ont pas la latitude d’ancrer leurs critiques dans des actes.

1978 * Le retour du juste
Caszely revient au Chili, affichant toujours autant d’hostilité vis à vis du régime, il est tout de même réintégré à l’équipe nationale qu’il va faire décoller.
Il prend sa retraite en 1985, après un vibrant hommage d’un stade plein à craquer qui ne sera bien entendu jamais diffusé sur les ondes. Il se retire du football mais pas de la politique. À l’occasion d’un référendum pour la réélection de Pinochet en 1988, lui et sa mère tournent un clip de campagne en faveur du non. Cette vidéo aurait convaincu 7% des indécis à voter non.
Le 5 octobre 1988, 44,01% des votes sont en faveur de la réélection, 55,99% contre.
Ce résultat entame la fin du régime dictatorial au Chili et la transition démocratique.

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“El fútbol no es el opio del pueblo, es su alegría” (C. Caszely)