Le retour de la dictature

Alors que Bolsonaro, dit « candidat des footballeurs », a été élu Président du Brésil, il se trouve que ça s’organise dans les tribunes et que quelques stars du foot osent prendre position contre lui.

Cet article est le troisième épisode de la chronique Foot à Cagoules qui raconte chaque semaine un fragment de l’histoire populaire du football.


Élections (Piège à con ?)
Le 28 octobre, Jair Bolsonaro, social-libéral nostalgique de la dictature militaire est élu Président de la République du Brésil à 55,1%. Lors de sa campagne il est appelé le "candidat des footballeurs" car, alors que le monde de la culture est unanimement mobilisé contre lui, il est soutenu par certains grands noms du football brésilien.

Soutiens sportifs
Ronaldinho, la veille du scrutin, partage une photo de lui sur Twitter, suivi par 18 millions de personnes. Au dos de son maillot il arbore le chiffre "17", qui est le code pour voter en faveur de Jair Bolsonaro via les urnes électroniques. Un message accompagnait le post : « Pour un Brésil meilleur, je désire la paix, la sécurité et quelqu’un qui nous redonne de la joie. J’ai choisi de vivre au Brésil et je veux un Brésil meilleur pour tous ».

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En sa faveur, Rivaldo déclare : « Quelle joie de savoir que le Brésil se réveille et de constater que Jair Bolsonaro est le candidat idéal pour notre pays. »
Lucas Moura parle de Bolsonaro en ces termes : « Vous voulez faire quoi face aux bandits ? Il ne promeut pas la violence, il promeut la justice et que les malfrats aient peur de la police. »
Lors du match entre Bahia et Palmeiras le 16 septembre dernier, Felipe Melo dit le "Pitbull" marque et dédie son but au candidat d’extrême-droite : « Ce but est pour notre futur président Bolsonaro. »
Jadson a déclaré plus tôt : « J’ai déjà vu des interviews de lui sur YouTube, ça m’a l’air d’être un gars correct. S’il se présente à la présidentielle, je voterai pour lui. »
Carlos Alberto affiche aussi son soutien : « Bolsonaro n’est à la solde de personne, il est le seul à pouvoir faire bouger les choses. Il ne va pas tout résoudre d’un claquement de doigts et a des faiblesses sur certains sujets, mais il sera appuyé par des spécialistes comme le grand économiste Paulo Guedes. Il est le seul capable de se battre contre le système en place. »
Cafu a anoncé qu’il voterait pour Bolsonaro.
Neymar a déclaré après son élection : « J’espère que Dieu l’utilisera pour aider notre pays. »

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Bolsonaro a aussi ses adeptes en tribunes. Des supporters de l’Atletico Mineiro ont été filmés en train d’entonner des chants homophobes très violents contre les fans de l’équipe rivale, Cruzeiro, à Belo Horizonte : « Cruzeiro, attention, Bolsonaro va tuer les homos. »

Manoeuvre évangélique
Ces joueurs suivent les opinions des classes populaires d’où ils sont issus, influencées par les courants évangéliques et notamment par l’Église universelle du royaume de Dieu (EURD) créée en 1977 par l’homme d’affaires Edir Macedo Bezerra, soutien actif de Bolsonaro. Cet escroc, ex-employé de la loterie nationale, propriétaire du Record Group et de RecordTV (5e chaine de télévision mondiale) et évêque autoproclamé, se sert de l’EURD pour blanchir de l’argent sale tout en contrôlant l’opinion de ses 8 millions de membres. Cette secte promet aux fidèles « richesse, santé et bonheur » et son slogan : « Plus on donne à l’Église, plus on reçoit » lui sert à demander à chaque adepte de lui reverser 10% de ses revenus. Elle percevrait ainsi 3 millions de dollars par jour. L’EURD a beaucoup de succès car elle développe des actions humanitaires et organise dans ses différents temples des œuvres de charité pour aider les victimes de catastrophes naturelles. Son dirigeant a plusieurs fois été accusé de détournement d’argent sans pouvoir être condamné.

Voix dissidentes
Dans le mouvement inverse, des groupes de supporters prennent position contre le futur président. Les Gavioes da Fiel , principal groupe de supporters des Corinthians [1] avec 100.000 membres, ont annoncé dans un communiqué s’opposer aux idées du candidat Bolsonaro. Ils expliquent ne pas soutenir un candidat anti-démocratique, défenseur de la dictature militaire (1964-1985). Les Gavioes da Fiel profitent de tous les matchs pour manifester leur hostilité à Bolsonaro. Ils ont été rejoint depuis par des groupes rivaux comme ceux des clubs de Santos, Flamengo ou Palmeiras.

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Parmi les joueurs, Paulo André, défenseur de Cruzeiro, se dit ouvertement contre le candidat du Parti social-libéral. Avec 400 personnalités brésiliennes, il a signé un manifeste, Democracia Sim, en faveur des valeurs démocratiques du Brésil et s’oppose aux idées de Bolsonaro : « Nous sommes différents. Nous votons pour des candidats et des partis divers. Mais nous partageons notre engagement en faveur de la démocratie (...). La candidature de Jair Bolsonaro représente une menace claire pour notre patrimoine, notre civilisation. Il faut rassembler les forces pour défendre la liberté, la tolérance et notre destin collectif. »

La voix de Raí est aussi de celles qui réagissent à propos des dernières élections :
« Après les résultats, je me suis senti triste et j’ai même eu très peur en voyant les réactions des gens qui célébraient la victoire d’un candidat qui a déjà manifesté des valeurs absurdes et répugnantes. La vague Bolsonaro est le résultat des coups de volants du monde entier vers l’extrême droite. La gauche ne peut pas s’épargner une autocritique, elle doit se réinventer. Ce qui se passe au Brésil, c’est beaucoup plus que la victoire de la droite, c’est la défaite de la gauche. Il y a aussi des millions et des millions de Brésiliens qui se sentent trahis. Cette sensation a provoqué une volonté terrible de changement, parfois guidée par la haine. Ça a même troublé les valeurs essentielles de la démocratie et les valeurs nobles de l’être humain. Ils le soutiennent car ils croient en un pays meilleur avec lui. »

Pour expliquer que très peu de joueurs se positionnent contre Bolsonaro, Raí confie :
« Le football est un reflet de la société. En particulier son côté conservateur et méfiant. Je pense que c’est à cause d’un manque de culture, de culture politique aussi. Ils ne s’expriment pas par scepticisme, ils ont peur de l’agressivité du public et parce qu’ils se sentent en minorité au milieu des footballeurs. Mon frère [Socrates] aurait réagi avec force, avec vigueur face à cette vague d’extrême droite. »

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Rappelons que Raí, petit frère de Socrates, préfèrait jouer au foot dans la rue avec ses potes plutôt que d’intégrer les clubs qui le sollicitaient. Il finira par être champion du Brésil en 1991, par remporter la Coupe intercontinentale en 1992 face au Barça mené par Cruyff, la Coupe du monde en 1994 avec la Seleção et par devenir champion de France puis remporter la Coupe des Coupes avec le PSG. Il sera élu meilleur joueur du siècle du Sao Paulo FC et du PSG.
En 1998 il rentre finir sa carrière au Brésil. Dès son retour, il pose les bases de ce qui va bientôt devenir la fondation Gol de Letra. Il s’installe dans une école abandonnée de Vila Albertina, favela de Sao Paulo et rencontre les riverains avec la proposition d’apporter quelque chose au quartier délaissé. Ils définissent comment s’impliquer et y accueillent 120 enfants dans le cadre du programme qu’ils se sont fixés. Raí se consacre à l’éducation des gamins des favelas, inspiré des cours qu’il a suivi à la Sorbonne en parallèle de sa carrière au PSG et leur propose du soutien éducatif, culturel, sportif, ...

Juninho enfin porte aussi une parole trop discrète pour le moment :
« Beaucoup de Brésiliens ignorent que d’autres ont été torturés et assassinés pendant la dictature. C’est désespérant de voir des gens soutenir les interventions militaires. L’armée existe pour défendre le pays, protéger les frontières, mais pas pour tuer les Brésiliens dans les favelas. Ils n’ont pas été formés pour cela. Ils disent que je défends le voleur. Mais le peuple doit arrêter avec cette manière de penser que tout crime est égal. L’assassinat est une chose, le vol en est une autre. Je ne peux pas mettre un jeune de 18 ans qui a volé dans une prison. Car quand le mec sort de prison, il veut se venger de la société. C’est pour cela que je m’énerve quand je vois un ex-joueur de football voter pour l’extrême droite. Nous venons d’en bas, nous avons été élevés au sein du peuple. Comment l’oublier ? Comment être de ce côté ? Tu vas soutenir Bolsonaro, mon frère ? »



Notes

[1Voir la Chronique #2 de Foot à Cagoules : https://dijoncter.info/?democracia-corinthiana-473