La catastrophe invisible - Histoire sociale de l’héroïne

Notes et proposition réflexive suite à la lecture de ce bouquin.

La drogue engendre la solitude, la solitude engendre la drogue. Douloureux problème. Entre la posture moraliste et la défonce auto-destructrice - qui sont deux clichés ambulant - peut-on avoir une approche radicalement différente ? La réduction des risques, le soutien, les salles de shoot, est-ce simplement un dispositif médical ou le résultat d’une éthique qui considère le sujet lié à la maladie comme partie prenante du protocole ? Ou faut-il une démarche qui va plus loin ? On sait qu’il est de mauvais augure de voir des toxicomanes - mais surtout - des usagèr·es gérer leur consommation.

Lorsqu’on parcourt La Catastrophe Invisible, on comprend bien que si la drogue est un problème, c’est parce que la santé publique en fait une affaire de seconde zone, un problème juridique et donc pénitent. La morale conservatrice prend un coup dans l’aile, elle ne peut exercer son pouvoir dans des espaces tels que des salles de shoot ou dans des assos d’usagèr·es comme ASUD.
Ce livre s’articule en trois mouvements : « la découverte », « la bascule » et « le reflux ». Et des intermèdes entre chaque partie, entre chaque passage. L’historicité de l’héroïne est passée au crible. Une approche philosophique opère entre chaque intention ; les médecins n’ont pas un pouvoir arbitraire ici. C’est là la grande force de cet ouvrage. On laisse la parole aux concerné·es, ce qui supprime une quelconque hégémonie. Depuis les fumeries d’opium, jusqu’au trafic de morphine base, on apprend que cette substance a été l’affaire de plusieurs « équipes », que le « big boss » est une pure fabulation.

Cet ouvrage met l’accent sur la porosité de classe. En effet, l’héroïne a été la cause d’une mixité sociale. Néanmoins, les morts de l’héroïne sont celles que l’État français reléguait déjà dans les banlieues parisiennes. Une véritable hécatombe a vu le jour dans les zone périphériques de Paris et aussi la mythique French Connexion de Marseille. Notamment à Marseille, lorsque certaines "équipes" décidèrent de vendre sur leur propre lieu de production.

Si l’on s’attarde parfois à des témoignages très personnels, où chacun s’emploie à y décrire sa réalité et son rapport au produit, c’est bien pour détruire le mythe de la tragédie. Car à chaque témoignage, on apprend à connaître la relation que le produit amène. Et l’analyse de la politique liée à ces périodes montre bien la difficulté d’adaptation. L’État « fabriquera » les morts de l’héroïne. Notamment en choisissant de mettre en taule les toxicomanes dans les années 80. Mais aussi en refusant de distribuer du matériel stérile. Le problème a été et est encore de nos jours, la prise en charge. En effet, on peut clairement affirmer que si l’héroïne a tué et a si mauvaise réputation, c’est bel et bien parce que les instances de l’État français, ont privilégié la sanction plutôt que l’accompagnement.

Ce livre n’est pas à prendre comme une leçon d’histoire ; la médecine, et nous-mêmes, devront prendre exemple sur cette période meurtrière. Nos automatismes face aux produits illicites sont souvent pourvu d’une réticence à toute prise en main, et les situations deviennent majoritairement plombées par une chape de plomb moraliste. Au delà de la morale ou du suicide, beaucoup vivent leur rapport au psychotrope sans problème lié au produit. Mais subissent la répression et la criminalisation de leur usage. Repenser le rapport au produit illicite est bien un acte collectif, qui laisse une place pour toutes les pratiques, et ce sans confondre un usager d’un toxicomane.

Là se trouve tout le propos de ce livre. 500 pages pour démontrer que la politique de déni et de répression sont plus meurtrières que le produit en lui-même. Sans oublier que les témoignages montrent que beaucoup ont mené leur barque sans la destruction ou le repentir. À nous de réfléchir sur notre rapport à l’ivresse, et plus encore.

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La catastrophe invisible - Collectif - Editions Amsterdam - 24€


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