Sciences impulsives

Se Tenir aux sens
Tenir à l’Autre

L’idée que le monde physique, non son agencement mais sa logique, puisse changer ; nous angoisse tellement que nous cherchons depuis bien longtemps à en découvrir les lois.
Les lois physiques humaines fonctionnent suffisamment, avec cette remarquable réflexivité que la démarche scientifique de remise en question, de mise en doute, permet.
De là à dire que le monde physique soit régit par ces lois là, il n’y a qu’un pas anthropocentriste qu’il faut veiller à ne pas franchir.

Nombre de physicien·ne·s travaillent à la « théorie du tout » qui ambitionne de réconcilier les deux théories actuelles, à savoir la physique relativiste et la physique quantique.
Si une telle démarche aboutit, nous dépasserons certes la vision actuelle pour une plus complète mais il y a également un certain risque que quelques générations de chercheur·euse·s se contentent de faire avancer ce modèle unique.
La multiplicité des regards est pourtant une richesse dont on ne peut se passer.
Nous comprenons par exemple la lumière au travers de deux approches : la théorie ondulatoire (la lumière serait une onde) et la théorie corpusculaire (la lumière serait des corps, les photons). C’est la dualité onde-corpuscule, que la physique quantique étend maintenant à tous les objets.

Se restreindre à une seule approche, c’est croire qu’il existe une réponse unique et qu’il s’agit de la trouver.
C’est peut-être le cas. Mais si une telle théorie parvenait à décrire l’ensemble des interactions de façon pertinente ; ne peut-on pas envisager qu’il pourrait également exister bien d’autres descriptions, toutes aussi adéquates aux observations ?

Peut-être que faire le deuil de prétendues lois qui gouverneraient le monde physique peut ne pas être contradictoire avec le fait de vouloir faire progresser les nôtres, de lois physiques ; et ainsi changer la façon dont on considère nos propres travaux.
Abandonner nos prétentions divines et opter pour un regard sceptique, que les scientifiques abandonnent parfois une fois la tâche achevée.
Peut-être faudrait-il commencer à accepter l’instabilité. A savoir que si stabilité il y a dans les logiques du monde, rien ne dit qu’elle soit à notre portée mais que notre constitution nous donne néanmoins accès à des façons fort intéressantes d’aborder la question.

La recherche de sens est-elle seulement la réponse que l’on se donne à nos angoisses existentielles ?
N’y a-t-il pas ici autre chose à y voir ?

Les sciences biologiques nous invitent à parler de pulsions qui meuvent nos corps, chacune ayant sa raison d’être, son histoire.
Elles tendent à ramener cette recherche de sens à un mécanisme efficace pour la survie ; qui a donc été « sélectionné », retenu au cours de l’évolution.
Dans le cadre du tri-lemme combat/fuite/tétanie, nos angoisses font clairement partie de la troisième réaction, celle qui nous laisse un goût amer d’impuissance.
Si faire sens nous permet souvent d’appréhender efficacement les choses, c’est peut-être car cela nous sort de l’impasse en nous dotant de nouvelles armes permettant de passer de la tétanie au combat.

Mais oublier que le sens est une chose qui se fait, qui est issue d’un processus actif de notre part, pour survivre ; c’est bien souvent se mettre en lutte contre tou·te·s pour défendre son sens, sa survie.

Dans ce contexte, éviter de tirer sur l’ambulance peut passer par accepter de laisser chacun·e développer ses propres représentations qui lui font sens, la tiennent.
Cela ne revient pas à les partager, ni à être exempte de critiques à leurs égards.

Juste ne pas mésinterprêter : les sens qui portent les gens ne sont pas exactement de la même teneur que les valeurs que ces gens portent.

Se retrouver, ce serait trouver des formes d’expression non ambiguës ; où il est limpide qu’il ne s’agit pas d’attaquer l’autre mais bien de parler du sens qui nous porte pour mieux l’inviter à nous livrer le sien.
Pour cette fois-ci, ce sera l’écrit.


P.-S.

Chaque dimanche matin un nouveau texte paraîtra dans cette chronique.
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