Dignité - À propos du soulèvement George Floyd

Bilan et perspectives après deux mois de révolte aux États-Unis.

Le voile de la peur s’est déchiré avec l’assaut du commissariat de Minneapolis. En même temps qu’il brûlait, c’est l’ancien monde et ses certitudes arrogantes qui partaient en fumée. Plus de la moitié des Américains considère que l’incendie du commissariat était justifié. Et alors que toutes les institutions perdaient leur légitimité – gouvernement, police, médias, économie – la loi se montrait pour ce qu’elle est : des hommes tristes drapés dans leur bannière « Blue Lives Matter » et qui pleurnichent dès la tombée de la nuit. Le libéralisme et ses traités de paix sont en lambeaux. Cette fois, c’est bien la fin d’une époque, l’effondrement d’un ordre intolérable. Il nous faut désormais apprendre à habiter nos propres ruines [1].

Le cauchemar racial dans ce pays est une atrocité sans commune mesure. Tous les États-nations se sont fondés sur le massacre, mais il y a une spécificité de la violence de l’esclavage capitaliste, de l’inscription juridique du racisme et de la lignée directe entre les chasseurs d’esclaves et la police actuelle aux États-Unis. L’ordre libéral a beau s’excuser de son passé, ce sont des larmes de crocodile. Ils nous disent que le racisme fait partie de la nature humaine. Qu’il faut des flics pour nous protéger d’un mal intérieur. Que laissés à nous-mêmes que nous serions plus cruels que leurs fouets ou leurs prisons. Mais la vérité est qu’ils ont inscrit cet ordre dans la loi précisément parce que nous n’acceptions pas leur vision paranoïaque de l’existence. Confrontée aux révoltes dans les jeunes colonies, la classe des planteurs a puni les serviteurs et les esclaves en codifiant la race blanche et en consacrant sa suprématie.

Depuis l’invention de la personne « blanche » comme catégorie juridique, la race a dissocié ceux qui sont aptes à devenir humains des autres qui sont moins qu’humains. Il n’y avait là que le perfectionnement de l’ancien ordre colonial dont les chrétiens étaient le sujet privilégié, et une arme utilisée par les élites pour diviser la population en accordant des privilèges à certains au détriment de leur dignité. Une certaine histoire montre des Européens se battre férocement les uns contre les autres pour accéder au privilège de la blancheur. Mais une autre histoire, parallèle et diffuse, suit ceux qui se sont accrochés à cette dignité en cherchant à désactiver, détruire ou échapper à cette civilisation raciste. Chaque mouvement est traversé de ces deux histoires et doit décider sur laquelle parier son avenir. À quelques exceptions près, les mouvements sociaux aux États-Unis se sont rangés du côté de l’ordre racial. Chaque fois qu’une poussée révolutionnaire a ébranlé les fondations du pays, une solution raciste optimisée est apparue pour remettre les gens à leur place.

Des premières révoltes d’esclaves à la rébellion en mémoire de George Floyd, cette autre histoire nous invite à tout brûler sans regarder en arrière. À chacune de nos défaites, même les morts sont renvoyés aux champs. L’ordre racial mutile l’histoire, autrefois par les « ministrel shows » [2], maintenant avec des productions auto-promotionnelles. Les politiciens prennent un air sombre et s’agenouillent pour la photo. Les publicités d’Amazon disent « Nous vous voyons ». Même des marques de gâteaux pour enfants célèbrent Black Lives Matter. Bientôt, ils vont nous dire que le Black Panther Party était une organisation de défense des droits civiques qui voulait soutenir les entrepreneurs noirs. Ce n’est pas parce que les élites ne comprennent rien. C’est parce que ce système repose sur la souffrance des Noirs et les mensonges racistes - sa dernière mouture inclut même un peu d’autoflagellation pour plus de clics. Ils trouveront toujours moyen d’en tirer profit.

Les entreprises et les milliardaires peuvent bien se repentir, il n’en demeure pas moins que le cauchemar racial est inextricablement tissé dans le tissu social. Nous le voyons au travail, dans les quartiers, les médias, les tribunaux, les écoles, les hôpitaux. Nous le voyons dans la façon dont les Noirs et les Latinos se voient refuser l’accès aux soins médicaux tout en étant contraints de travailler en pleine pandémie pour maintenir l’économie. Après les bouleversements des années 1960, les urbanistes - déterminés à sauver le capitalisme - ont restructuré le territoire social selon les divisions raciales. C’est la police - un gang assassin, affranchi de la loi – qui décide de qui peut vivre ou mourir sur ce terrain. Tout le monde sait que les flics tuent. Ils tuent sans égard à leur propre ethnicité et ils tuent les Noirs de manière démesurée. Les flics tuent les Noirs parce qu’ils les considèrent toujours comme sacrifiables. Esclavage, Jim Crow, ghettoïsation, emprisonnement de masse, les États-Unis sont un abattoir.

Lire la suite sur lundi.am.



Notes

[1Ce texte a d’abord été publié en anglais sur le site de nos amis étatsuniens Inhabit. Merci au collectif Liaisons pour la traduction.

[2Spectacles racistes du début du 20e siècle où des Blancs interprètent des Noirs en se grimant le visage.

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