On admettait à la fin des années 70 que les immigrés avaient construit l’équivalent d’un logement sur deux, de 90% des autoroutes du pays et d’une machine sur sept. Les mémoires et trajectoires des immigrés maghrébins dijonnais sont l’aboutissement d’une recherche universitaire dont les principales sources croisent l’histoire orale (plus de 100 témoignages recueillis) avec les archives écrites locales et départementales. Venez découvrir une histoire locale peu connue. Un mode de garde est prévu sur place pour vos enfants afin que vous puissiez participer au débat (sur réservation).
Abdella Haïfi, professeur d’histoire et de géographie dans le secteur public depuis 20 ans, a repris et terminé en 2025 une thèse de maîtrise sur l’immigration maghrébine dans l’agglomération dijonnaise intitulée : Mémoires et trajectoires de l’immigration maghrébine dijonnaise : entre nécessité économique et invisibilisation (1962-1978).
Ce mémoire dresse, d’abord, le portrait géographique de la population immigrée maghrébine dijonnaise entre Marocains, progressivement majoritaires, issues principalement des régions berbères et du vaste pays Jbala, puis Algériens provenant principalement de l’ouest du pays et des régions de Aïn Temouchent et de Tlemcen. Il s’intéresse aux réseaux communautaires qui ont amené ces populations à émigrer puis à s’installer à Dijon.
L’étude se poursuit avec les conditions d’installation de ces populations là où à Dijon, et plus largement en Côte d’Or, il n’existe aucun service d’accueil des immigrés. Foyers, baraquements, bungalow, « sous-sols aménagés » de l’usine, « chez des amis » … la débrouille est, d’abord, de mise. Cependant, les foyers municipaux hébergeront principalement des immigrés N.A après la phase d’arrivée. Au logement des
célibataires se substitueront les HLM avec le regroupement familial à partir des année 75. Etape qui reconstruira des liens de voisinage, des solidarités féminines et une renaissance des traditions culturelles autour des mariages, baptêmes… C’est, aussi, le temps de la grève nationale Sonacotra qui touchera Dijon avec les Foyers du lac et Mistral à Maladière déclenchée par l’expulsion de 14 étudiants Africains et Nord-
Africains du Foyer Abrioux.
L’étude porte, également, sur les domaines d’emplois des travailleurs immigrés dans une ville marquée par une dispersion des activités industrielles. Le BTP avec ses grands chantiers de construction (logement, facultés, hôpitaux...) offre, alors, la part la plus importante de la création de nouveaux emplois dans l’ensemble du secteur industriel : les immigrés sont une aubaine. Ils sont aussi des employés des usines et
installations industrielles issues de la décentralisation qui profite à Dijon. A partir des années 1975 la majorité des Algériens et Marocains sont employés en tant qu’ouvriers spécialisés (O.S), dans les usines, avec 1 130 algériens, soit 71% de la population active algérienne du département et 1 500 marocains, soit 78% de la population active marocaine du département.
La vie de l’immigré est, largement, marquée par l’importance des cafés maghrébins, monopole des Algériens. Lieux de rencontre, de solidarité communautaire, de recrutement les cafés libèrent du cloisonnement du travail et sont un espace-refuge, de survie sociale, de résistance culturelle discrète dans un contexte marqué par le rejet mais, dans le même temps, ils limitent la circulation dans un entre-soi et invisibilise encore plus la population maghrébine.
La dernière partie se concentre sur les perceptions à l’œuvre autour de l’immigré avec comme matrice l’impensé administratif de leur sédentarisation. Une opinion locale caractérisée par son l’indifférence où la tolérance des immigrés n’est justifiée que par leur utilité économique. Les immigrés, quant à eux, se pensent comme des étrangers et adoptent des stratégies d’invisibilisation qui les isolent encore plus. La plupart juge, a posteriori, avoir « rempli leurs objectifs » mais sont de plus nombreux à partager une amertume prononcée devant les difficultés qu’éprouvent leurs enfants face au racisme et une société qui parle encore à leur sujet d’assimilation et d’intégration. Le mémoire s’intéresse, enfin, à l’invisibilité médiatique de cette population dans les médias locaux où, par exemple, l’apport positif de ces immigrés à l’économie locale ne fait jamais l’objet d’une enquête ou d’un article. On parle d’eux à travers les syndicats, les associations d’aide aux migrants, les mobilisations pour le droit des immigrés. Une invisibilité avec en toile de fond la passivité consciente d’une politique migratoire nationale erratique, incohérente et des populations jamais vraiment assumées dont il fallait « maximiser les avantages économiques tout en réduisant les coûts sociaux et culturels ». L’histoire des immigrés dijonnais comme ceux des autres villes de province, sont des pages extrêmement riches de nos histoires locales qui appellent les chercheurs à les investir, les écrire et bousculer l’indifférence ennemi de la connaissance.
Lire le mémoire d’Abdella Haïfi.


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