Mélenchon, Lordon, l’anticapitalisme et les frontières

Suite au manifeste « Pour l’accueil des migrants » publié par Regards, Politis et Mediapart, certaines personnalités associées à la gauche « radicale » ont cru bon d’expliquer qu’il fallait d’abord s’attaquer au capitalisme ou à l’Union européenne avant de prétendre s’intéresser au sort des exilé-es qui meurent aux frontières. Une position qui a suscité un coup de gueule du journaliste Olivier Cyran sur Twitter, et que nous reproduisons ici.

Ce serait bien qu’un de ces jours Lordon, ou Mélenchon [1], ou Wagenknecht, ou tout autre représentant de cette gauche teeeeeellement anticapitaliste qu’elle veut d’abord abattre la finance et « organiser la sortie de l’euro » avant de condescendre à défendre le droit des migrant.e.s à ne pas crever noyé.e.s ou fracassé.e.s aux pieds de nos forteresses – ce serait bien, donc, qu’ils nous expliquent ce qu’il convient de faire en attendant.

Puisqu’ils nous serinent que militer pour la liberté de circulation serait un truc de bobo-niaiseux-« gauche morale », qu’ils nous expliquent donc la bonne marche à suivre pour tenir leurs frontières. Car le problème, avec les frontières, c’est qu’il faut choisir : soit on est contre, soit on est pour, il n’y a pas de juste milieu. Et quand on est pour, on est forcément pour le système de surveillance qui va avec et qui, dans le climat que nous connaissons, ne peut être autre chose qu’un appareil de flicage de plus en plus furieux et homicide.

Au nom de l’anticapitalisme, faut-il se résoudre aux barbelés Concertina de Melilla qui tranchent les chairs jusqu’à l’os ? Aux coups de matraque et aux passages à tabac qui attendent les migrant·es sur la route des Balkans ? Aux destructions de tentes par la police française, aux confiscations de duvets, aux chasses à l’homme et aux centres de rétention remplis à ras bord où se multiplient les tentatives de suicide ?

Au nom de l’anticapitalisme, faut-il s’accommoder de l’externalisation du gardiennage de nos frontières à des régimes dictatoriaux sous perfusion européenne en Libye, au Niger ou au Soudan ? Peut-être faut-il attendre que la 6e République soit proclamée à Tripoli pour songer à combattre la politique de sous-traitance des violences policières bien de chez nous à des camps de torture qui épouvantent jusqu’au HCR et à l’ONU ?

Au nom de l’anticapitalisme, faut-il accepter la militarisation de Frontex et les nouveaux systèmes de surveillance satellitaires commandés au groupe Airbus par l’Union européenne afin de traquer les embarcations de survivants en Méditerranée ? Sans doute est-ce également en vertu d’un anticapitalisme farouche qu’il faut aller parader au prochain salon du Bourget et se faire prendre en photo devant les dernières créations de notre merveilleuse industrie militaro-sécuritaire, comme Mélenchon et Kuzmanovic en ont pris l’habitude ?

Nous, on dit qu’il faut arrêter avec tout ça – et donc abattre les frontières (qui tuent), oui, parfaitement. Vous, c’est quoi votre idée ? Puisque vous en êtes à inventer une façon de gauche de justifier l’hostilité aux migrant.e.s, dites-nous donc à quoi pourrait ressembler une frontière qui soit autre chose qu’un monument européen à la xénophobie la plus ordurière. Vous voulez quoi, des barbelés un peu moins coupants, des polices aux frontières un peu moins brutales, des noyades en mer un peu moins massives ? Je ne parle pas du jour (imminent, n’en doutons pas) où l’« oligarchie » aura été réduite en cendres par une marée d’Insoumis braillant la Marseillaise, mais d’ici, là, maintenant, tout de suite.

On veut bien admettre que parmi les signataires de l’appel Politis-Regards-Mediapart il y a des mous-du-genou, et même quelques beaux spécimens d’hypocrites – mais le texte ne fait qu’énoncer le minimum syndical en termes de solidarité internationaliste – vous savez, ce vieil héritage du mouvement ouvrier. Vu le contexte, ce n’est déjà pas si mal. Alors, venir arguer de son anti-capitalisme tonitruant – une nouveauté chez la FI – pour crier sur tous les toits qu’on refuse de le signer, puis ériger ce refus en ligne politique conduisant à sanctionner les intrépides qui oseraient désobéir à leur direction... sûrement que cela va précipiter l’effondrement de l’« oligarchie », n’est-ce pas. Macron et Merkel en tremblent déjà.


P.-S.

Illustration par Blandine Le Cain, CC BY 2.0.


Notes

[1Voir le texte de Frédéric Lordon ici, et celui de Jean-Luc Mélenchon ici.