Course à la 5g, d’autres formes de lutte prennent le relais

Ce jeudi 9 juillet deux hommes seront jugés par le tribunal correctionnel de Lons-le-Saunier, accusés d’avoir incendié le 15 avril dernier un relais téléphonique à Foncine-le-Haut dans le Jura.

Ces derniers mois, et plus que de coutume, des antennes-relais ont brûlé dans le monde entier. Tandis que les médias s’engouffrent dans la piste du complotiste pour dépolitiser les raisons de s’attaquer aux antennes-relais et à la 5G, la police fait son sale boulot, et a déjà arrêté quelques personnes. Le procès des deux jurassiens est l’un des premiers médiatisés en France. Les inculpés auront à passer un examen psychiatrique avant l’audience. [1] Il semble pourtant que cette folie soit largement partagée.
Le 16 juin dernier, deux autres personnes ont été interpellées par des gendarmes en planque, alors qu’elles pénétraient sur le site de l’antenne-relais 5G de Contes en pleine construction. Le dispositif de 21 mètres avait déjà été plusieurs fois la cible d’attaques (ventilateurs dégradés, câbles sectionnés), venant donner corps à la contestation que mènent depuis près d’un an les habitants de la commune, le maire et le collectif NARF (Non à l’Antenne-Relais Free) contre son installation, à coups de discussions publiques et de recours en justice. [2]
Il serait dommage de laisser se dérouler ces procès dans l’indifférence. Si nous voulons lutter ensemble, avoir la moindre chance de faire entendre notre voix et d’emporter quelques victoires, il nous faut soutenir toutes les initiatives venant s’opposer à ce quadrillage nocif de nos lieux et de nos vies.

Depuis des années, et probablement dès leur apparition, la contestation s’est manifestée contre les infrastructures des flux de communication : lignes haute tension [3], réseaux de fibre optique, opérateurs télécoms, antennes-relais… Des réseaux anti-linky, anti-compteurs de gaz communicants se sont déployés sur tout le territoire. Des camps ont eu lieu. Des sabotages ou des actions symboliques ont été menées. Des études indépendantes ont été réalisées, des articles de contre-information publiés. Des recours en justice, des pétitions ont été envoyées.
Autant de refus de vivre dans un monde hyper-connecté. Les raisons sont multiples, et pas toujours exemptes de contradictions. Si tous les acteurs de la contestation ne partagent pas, par exemple, le même idéal révolutionnaire, ni un consensus sur les modes d’action, on retrouve tout de même régulièrement des constats similaires sur l’exploitation des travailleurs et de l’environnement, les risques sanitaires, la centralisation, la marchandisation des données et le contrôle que ces technologies permettent, les profits qu’elles rapportent à des multinationales qui croulent déjà sous l’indécence de leur richesse, l’aliénation des individus (à commencer par l’atomisation des êtres devant leurs écrans, la destruction du lien social, la saturation d’informations biaisées, la perte de concentration et de facultés mentales et physiques, la dépossession des savoirs techniques et des possibilités de maîtrise des outils que l’on utilise). Et la liste est loin d’être exhaustive. Si certains cherchent à promouvoir des technologies plus démocratiques et plus « vertes », d’autres pointent les contradictions infinies du système et voient dans la critique ou la destruction de ces infrastructures un moyen d’attaquer l’ordre capitaliste en son cœur.

« Fuck 5G », l’onde de trop….

Ces derniers mois (avril, mai, juin 2020), les actes de sabotage se sont démultipliés dans de nombreux pays contre les antennes-relais, sur fond de discours anti-5G [4]. Oubliant toute l’opposition politique qui prend corps à relativement large échelle depuis qu’il est question de soumettre la population à cette nouvelle technologie, la grande presse s’est empressée d’y lire une énième manifestation complotiste. Elle en voulait pour preuve les publications de groupes sur les réseaux sociaux – notamment anglais – défendant une hypothétique transmission du coronavirus par les ondes. La seule parole que l’on entend dans une vidéo anglophone, c’est « Fuck 5G » et « Viva la Revoluciòn », lors de l’incendie d’une antenne téléphonique le 2 avril à Belfast.

Un autre genre d’appel circulait depuis le 2 avril, traduit en plusieurs langues, qui avait fort peu à voir avec la transmission du virus par les ondes : « A l’heure où tout le monde ou presque travaille/étudie/partage/se détend/s’instruit/s’insurge/fais du sexe/… face à un écran, que ce passerait il si quelques cables de fibres optiques sous une trappe faciles d’accès étaient saboté ? A l’heure où tout le monde ou presque « communique » au travers de téléphones. Commande/ ordonne/planifie/organise pour produire (et parfois pour militer) ou « prends soin » via des applications ou des coups de fils incessants, que se passerait il si des antennes relais situées dans des endroits parfois fort peu fréquenté étaient rendu inopérantes ? » [5]

Si la vague d’incendie qui a soufflé un grand nombre d’antennes-relais ces derniers mois a quelque chose à voir avec la crise sanitaire, ce serait moins avec le virus qu’avec les politiques de gestion gouvernementale qui lui ont répondu. Au nom de l’état d’urgence sanitaire, un contrôle sans précédent s’est appliqué sur près de la moitié de la population mondiale, avec une attaque historique aux libertés individuelles conduite dans une quasi-absence de réaction effarante.

Ceux qui ont retiré des bénéfices des politiques de confinement sont, sans surprise, les acteurs et promoteurs du numérique. Cela fait maintenant plus d’un demi-siècle que la société s’informatise et que le travail s’automatise, ce qui permet pêle-mêle de réduire les coûts de production, de licencier les travailleurs dont les grandes luttes ouvrières des années 70 menaçaient assez sérieusement les entreprises, de restructurer le capitalisme en lui ouvrant de nouveaux champs de valorisation dans le service et le traitement des données, de fluidifier les échanges boursiers et d’acquérir un contrôle toujours plus grand sur les populations avec la vidéosurveillance, le traçage informatique et bancaire, la géolocalisation. Le confinement aura permis aux partisans de la numérisation et du tracking, régulièrement confrontés aux résistances d’une société qui rechigne à se laisser restructurer selon les plans du marché, d’effectuer un formidable bond en avant. « A la télé-surveillance, télé-conférence, télé-vision, télé-achat, télé-travail … s’ajoutent désormais le télé-procès, la télé-consultation ou la télé-scolarité. Essor inéluctable de la domestication digitale. » [6]

Alors que le régime de surveillance prend des galons, à base de collecte des données qui ont explosé grâce au téléachat et aux temps de connexion majorés, de déploiement de drones ou de dispositifs de contrôle comme la reconnaissance faciale, dont la crise sanitaire a permis aux États-Unis de généraliser l’utilisation dans les aéroports (elle serait moins contagieuse que la vérification des passeports avec son mode d’identification sans contact…), que l’étau du tout-numérique se resserre et que des millions de travailleurs se retrouvent au chômage, les cotations en bourse des entreprises high-tech explosent. La fortune Jeff Bezos, le P-DG d’Amazon, aura augmenté de plus de 30% entre mars et mai, et celle de Mark Zuckerberg de plus de 46% (soit un pactole de trente milliards de dollars supplémentaires pour le patron de Facebook) [7]. Et pendant ce temps, l’extraction minière des métaux et terres rares nécessaires à l’industrie numérique continue de dévaster les territoires chinois, africains, américains, écrêtant les montagnes, éventrant les plaines, intoxicant les cours d’eau, à coups de travail sous-payé, de guerres civiles pour la ressource et de cancers distribués aux populations environnantes.

Générations à obsolescence programmée

Comme la 3G et la 4G, la 5G vient répondre à la saturation menaçante des réseaux, vise une augmentation du débit et une diminution du temps de latence. Sa particularité réside cependant dans un fonctionnement multicouche, capable de recevoir de multiples types de signaux sur des fréquences différentes. C’est en cela qu’elle permettra de développer massivement la médecine à distance, les usines du futur, l’internet des objets [8]. On s’attend à la connexion d’un peu plus de 50 milliards d’objets d’ici 2025 : voitures autonomes bien sûr, montres, frigos, aspirateurs, systèmes de commandes à distance des maisons (tout sera revendu !), mais aussi colis, conteneurs, équipement industriel, technologies de la santé…
Alors qu’internet pompe 15 % de l’électricité mondiale (soit l’équivalent de 100 réacteurs nucléaires) [9], il s’agit de développer toujours plus les infrastructures du réseau. D’abord, supprimer les zones blanches et couvrir la totalité du territoire en Très Haut Débit [10], car il serait insupportable que la moindre parcelle de monde puisse échapper à la possibilité de connexion. C’est là que les perspectives publiques rejoignent le projet Starlink d’Elon Musk, qui a déjà commencé à couvrir le ciel de satellites [11] et prévoit d’en expédier jusqu’à 50000 dans les années à venir, talonné par d’autres géants du numérique (Amazon, One Web, Boeing, Samsung…) [12]. Ces satellites permettront de connecter des lieux sans stations et de fournir de la bande passante en cas de surcharge locale du réseau. Pour ce qui est de la France, il faudra ensuite adapter 20000 antennes existantes pour les bandes de fréquence de 3,4-3,8 GHz attribuées dans un premier temps aux opérateurs pour le premier stade de développement de la 5G, et en construire 5000 nouvelles [13], en attendant les autorisations pour en implanter de nombreuses autres à plus faible distance pour pouvoir transmettre les ondes millimétriques. Mais le déploiement de la 5G nécessite aussi en dehors des antennes-relais l’installation de small cells, une multitude de mini-stations de moindre puissance qui sont actuellement expérimentées dans des milieux fermés (parkings, centres commerciaux, stades), et pulluleront bientôt sur les poteaux d’éclairage, au sommet des bâtiments, dans les panneaux publicitaires et abribus, avec l’aimable participation de JC Decaux. [14]

Depuis 2017, des scientifiques de tous les pays alertent sur les dangers de l’exposition aux ondes et appellent à un moratoire sur la 5G. [15] Des associations pour la protection de l’environnement et travaillant sur les risques sanitaires liés aux ondes ont déposé des recours devant le Conseil d’État. [16] Le 25 janvier 2020, a eu lieu la première manifestation internationale contre la 5G, suivie par d’autres, le 28 avril et le 4 mai à La Haye. Alors que les générations précédentes d’internet ne nous exposaient pas à plus de 6 GHz, la contestation publique sous ses multiples manifestations retarde l’attribution des bandes 26 GHz aux opérateurs. La Suisse et la Belgique, entre autres pays, ont dû mettre en place des moratoires ralentissant l’avancée des travaux.

Concertation oui mais pas avec n’importe qui

C’est en partie grâce aux vagues de sabotage qui ont agité les médias au cours de ces derniers mois qu’un peu de temps a été gagné. Cette réponse a généralement le mérite de ne pas s’embourber dans l’illusion d’une régulation démocratique et citoyenne. On le sait, les comités d’éthique, les consultations publiques ont pour mission de proposer des simulacres de concession pour désamorcer les résistances qui leur sont opposées, rallier à eux les plus progressistes, rééduquer les idéalistes, isoler les radicaux, diviser enfin le bloc qui leur fait face. [17] Les militants antinucléaires ne s’y sont pas trompés, dénonçant la volonté gouvernementale de construire coûte que coûte des centrales nucléaires à la fin des années 1970. À Chooz, Plogoff, Golfech, une phase de la lutte a consisté en la destruction, le vol ou la « fissuration » des registres de consultation publique, notamment par de nombreux maires ou élus, que l’on pourrait croire plus propices à se laisser berner par les vessies démocratiques. Certains proposèrent des échantillons de papier peint au conseil général, arguant qu’il s’agirait sûrement de la seule chose qu’on les laisserait choisir à propos des centrales nucléaires qu’on s’apprêtait à installer sur leur sol.
Écoutons-donc ce que nous dit Sébastien Soriano, président de l’Arcep, dans une interview récente sur la régulation de la 5G. [18] Après avoir synthétisé les critiques (« nous le savons, les réseaux peuvent connaître des débouchés néfastes : usages énergivores, société de surveillance, gabegie consumériste, mainmise des grandes firmes, instrumentalisation géopolitique ») et donné l’impression de pouvoir y répondre par une régulation ou un contrôle citoyen, le voila qui place finalement le cadre : « Au risque de déplaire, la France ouvrira pourtant la voie à la 5G. Non pas seulement par un impératif économique ou européen. Mais parce que c’est notre devoir de développer les possibilités d’échange et de partage du pays par l’évolution constante de ses infrastructures de communication. » Tout est dit. Contrôle citoyen, oui, mais sur la couleur des câbles. La 5G sera implantée, la nécessité économique en est trop importante. De la même manière que les autorités n’étaient pas prêtes à renoncer au nucléaire, quelques années après la perte des sols miniers des colonies et le choc pétrolier de 1973, quand la construction de centrales apparaissait à la France comme un enjeu primordial d’autonomie énergétique et un nouveau marché d’exportation, les pays occidentaux aujourd’hui ne comptent pas prendre du retard face au développement chinois de la 5G, et hâtent les procédures pour pouvoir concurrencer Huawei et rester à la pointe du développement numérique, le secteur le plus prometteur du capitalisme. Il n’y a alors pas grand-chose à espérer d’une quelconque régulation.
Il nous reste alors à refuser la « pédagogie » des gouvernements. Jusqu’à preuve du contraire, nous ne sommes ni des ignares, ni des enfants à rééduquer. Nous ne sommes pas des bouseux opposés aux lumières de nos chefs d’État [19], nous incarnons un pôle antagoniste aux intérêts marchands, que l’autre camp n’aura de cesse de vouloir ramener à lui, ou de discréditer en cas d’échec. Nous n’allons pas accepter leurs maigres concessions pour valider en toute démocratie des projets nocifs. Ce n’est pas uniquement à la 5G que nous nous opposons, mais à tout un projet de société qui ne cesse de provoquer la dévastation du vivant. À nous de défendre nos conceptions d’un monde désirable, et de refuser en bloc chaque pas supplémentaire pour affermir la technocratie capitaliste.

Solidarité avec les inculpés de la 5G !

Collectif de défense des vieux objets non connectés



Notes

[6Extrait du communiqué à propos de l’incendie de l’antenne-relais de Chantemerle-lès-Grignan (Drôme), début mai 2020 https://sansattendre.noblogs.org/archives/13368. Voir aussi : https://sansattendre.noblogs.org/archives/13338

[8« La 5G, nouvelle génération pour les réseaux mobiles, apportera : - des débits perçus jusqu’à 10 fois supérieurs à ceux de la 4G, pour des échanges de données beaucoup plus rapides ; -une latence (temps de réponse) divisée par 10, pour des communications ultra-fluides ; -une densité de connexion (nombre d’objets qui peuvent communiquer simultanément sur le réseau) multipliée par 10, pour le développement des objets connectés ». https://www.arcep.fr/fileadmin/cru-1538472894/reprise/dossiers/programme-5G/Feuille_de_route_5G-DEF.pdf

[10Respectivement prévus pour 2020 et 2022 pour la France, soit à très courte échelle. https://www.arcep.fr/fileadmin/cru-1538472894/reprise/dossiers/programme-5G/Feuille_de_route_5G-DEF.pdf

[16Agir pour l’environnement et Priartem, le 17 février dernier.

[17Voir dans La Société ingouvernable (La Fabrique, 2018) l’analyse portée par Grégoire Chamayou de la stratégie contre-insurrectionnelle du conseiller en relations publiques Pagan pour le groupe Nestlé, lorsqu’il est confronté entre 1977 et 1984 à un boycott international pour avoir vendu du lait infantile qui tue les bébés. On pourra en trouver un résumé dans cette interview : http://business-et-finances.com/gregoire-chamayou-pour-se-defendre-le-neoliberalisme-a-fait-refluer-le-trop-plein-de-democratie/

[19C’est ce que semble dire Macron dans son discours sur le développement de l’intelligence artificielle : « il va nous falloir trouver l’équilibre dans cette tension permanente qui sera la nôtre sur ce sujet où, chaque jour, nous aurons le sentiment d’être Prométhée mais où il nous faudra voir, comme disait RIMBAUD, « la dure réalité à étreindre, paysan ». Et Prométhée finit mal quand il oublie le paysan, surtout dans des démocraties. Et donc cette tension-là, il nous faudra aussi la vivre et on n’est pas forcément le plus moderne quand on oublie son voisin de palier parce qu’on vit à la fin avec son voisin de palier. Et ça, c’est quelque chose qu’il nous faut aussi penser dans les innovations qui sont les nôtres. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2018/03/29/discours-du-president-de-la-republique-sur-lintelligence-artificielle

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