De la « doctrine Mitterrand » à la « nouvelle Europe »

Quelqu’un croit-il vraiment qu’exiger l’extradition et la mort en prison de septuagénaires qui se sont battus contre l’État il y a plus de 40 ans soit autre chose qu’une pure vengeance ?

Article paru sur Acta.zone

Alors que les anciens militants révolutionnaires italiens arrêtés en France cette semaine ont été libérés sous contrôle judiciaire dans l’attente de l’examen de leur demande d’extradition, il importe de creuser les motivations politiques de la rafle décidée par Macron sous les encouragements de la classe politique italienne. Dans l’article qui suit, Dante Barontini revient tout d’abord sur la fameuse « doctrine Mitterrand », grâce à laquelle des centaines de militants transalpins ont pu trouver refuge en France au cours des années 1980 alors qu’ils avaient été victimes de condamnations expéditives dans leur pays, sous le régime de lois d’exception. Puis il montre comment les arrestations de mercredi peuvent être lues comme un symptôme de la restructuration autoritaire d’une Union Européenne en crise dont les classes dominantes cherchent à s’unir autour d’ennemis communs, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs frontières.

Quelqu’un croit-il vraiment qu’exiger l’extradition et la mort en prison de septuagénaires qui se sont battus contre l’État il y a plus de 40 ans soit autre chose qu’une pure vengeance ?

L’absurdité est telle qu’il n’est pas possible de la considérer comme une absurdité. Nous ne pouvons pas « imaginer » le pouvoir – la classe dirigeante de ce malheureux pays – comme un groupe d’abrutis simplement obsédés par le fait que certains (peu, en termes de pourcentage) de ses ennemis de l’époque aient échappé à la prison.

40 ans et « deux républiques » plus tard (nous en sommes à la troisième, n’est-ce pas ?), même la pire des obsessions devrait s’éteindre sous l’urgence de problèmes bien plus actuels.

La raison profonde des arrestations qui ont eu lieu en France mercredi ne peut donc pas être celle qui a été annoncée officiellement. Non par « complotisme », mais parce que nous pensons qu’au moins une partie de cette classe dirigeante est certes capable de faire un travail de boucher, mais avec une certaine « créativité » et une bonne dose de ruse, sinon d’intelligence.

S’ils nous donnent une explication stupide, nous ne pouvons donc pas les croire.

Mario Draghi et Marta Cartabia se sont personnellement impliqués sur ces arrestations, et non deux péquenauds à mi-chemin entre la Ligue et Fratelli d’Italia. Ils ont réussi là où Salvini et Bonafede avaient échoué, tout en traitant exactement le même dossier.

Et si Macron a changé de ligne par rapport à il y a deux ans, il est clair qu’une relation différente entre les différents États membres de l’UE est en train de mûrir.

C’est pourquoi il vaut la peine d’analyser les choses au-delà de la pure chronique, qui stimule toujours des « lectures psychologiques » déviantes, et de comprendre ce qui est en train de mûrir dans les plis de la crise multipliée par la pandémie – criminellement gérée dans tout l’Occident – et parmi les tentatives de réponse au déclin évident du Vieux Continent.

La France et la « doctrine Mitterrand »

Les camarades italiens exilés au-delà des Alpes pendant près de 40 ans – un peu plus de 200 au total – y étaient en vertu d’un « pacte informel » entre l’Italie et la France, alors dirigées par Bettino Craxi et François Mitterrand. C’est en 1985 que la « doctrine » qui a pris le nom du président français a été formalisée, mais les travaux préparatoires et ceux de « consolidation » ont été un peu plus longs, avant et après.

En Italie, dans ces années-là, le pouvoir réfléchissait sur une solution politique qui permettrait de clôturer la séquence de la lutte armée. Sur le plan militaire, le plus gros avait été fait, les militants encore actifs se comptant sur les doigts de quelques mains, tandis que les prisons étaient pleines de prisonniers politiques. Combattants, certes, mais certainement pour des raisons politiques.

L’hypocrisie régnait déjà à l’époque. On savait donc qu’il en était ainsi, mais on ne pouvait l’écrire noir sur blanc dans une loi. La « solution politique » n’aurait donc pas dû passer par la « reconnaissance politique » posthume d’une insurrection armée. Il y a également eu un procès à partir de cette accusation, qui s’est terminé par l’acquittement retentissant de centaines d’accusés. Les condamner pour insurrection serait revenu à reconnaître la nature politique de leur action.

Mais il n’était pas possible de les garder tous en prison – souvent dans des prisons spéciales – car cela aussi était en fait une reconnaissance de la nature politique d’une lutte.

Une première solution, tristement célèbre, a été la loi sur la « dissociation », qui a vu le jour au cours de ces mêmes mois. Mais il ne s’agissait que d’une version édulcorée de la loi sur les « repentis » (il n’y avait pas grand-chose de plus à savoir sur les faits et les motivations de la lutte) et, par conséquent, elle était incapable de résoudre le problème – et elle n’y est de fait pas parvenue.

Peu après, à la fin des années 1980, le règlement pénitentiaire ordinaire – connu sous le nom de loi Gozzini – a commencé à être appliqué également aux prisonniers politiques « irréductibles ». Il s’agissait d’un mécanisme très lent de vidage des prisons, continuellement entravé par des problèmes locaux (le système judiciaire n’est pas le même partout, et le parquet de Milan – par exemple – semblait alors appliquer un code différent), qui a duré en pratique pendant toutes les années 1990.

Ensuite, il y avait le problème des « exilés ». Et la France de Mitterrand a accepté de les prendre en charge, accueillant et intégrant dans la vie civile ceux qui, autrement, auraient été des « fugitifs », donc « problématiques ». La seule limite : « ne pas avoir commis de crimes de sang ».

Encore une formule hypocrite, à laquelle ne se raccroche pas par hasard Macron pour prétendre n’avoir fait qu’appliquer rigoureusement la dite doctrine Mitterrand.

En fait, presque tous les exilés avaient été condamnés en Italie pour des « actes de sang », mais en vertu d’un crime que le code pénal français ne prévoyait pas : la « complicité morale ».

Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’un prisonnier pouvait être condamné pour un « crime de sang » même s’il n’y avait pas participé directement. Ceux qui ont eu la chance douteuse de pouvoir lire les verdicts des procès contre la lutte armée – on peut encore les lire aujourd’hui – ont vu 20 ou 30 accusés condamnés pour une action matériellement réalisée par 4 ou 5 personnes.

En pratique, un membre d’une « bande armée » pouvait être condamné pour chaque action menée par ce groupe lorsqu’il était en liberté (parfois même pour des faits survenus alors qu’il était déjà en prison).

La France ne reconnaissait pas ces condamnations expéditives et, par conséquent, les exilés pouvaient être considérés comme « non directement coupables » même s’ils étaient condamnés définitivement en Italie.

La « doctrine Mitterrand », en somme, n’était pas un acte « contre l’Italie », mais une façon de collaborer avec ce pays pour résoudre un problème que la classe politique de l’époque était incapable de résoudre (les responsabilités du PCI et d’Andreotti, à cet égard, sont infinies).



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