Entretien avec le collectif Juives et Juifs révolutionnaires



Régulièrement, diverses formes d’antisémitisme défraient la chronique. Régulièrement, des débats nauséabonds, y compris à gauche, leur emboîtent le pas, fissurant le front de la lutte contre les racismes.

En cherchant à comprendre et à démêler les débats qui ont suivi la parution d’un texte de Houria Boutelja fin décembre, j’ai du commencer par admettre que comme de nombreu·ses camarades blanc·hes, je ne savais pas grand chose de l’antisémitisme. Et que cette ignorance n’était pas anodine.

Voici un entretien réalisé par Ballast en mai 2019, avec le collectif des Juifs et Juives révolutionnaires.
Je le propose ici à la diffusion parce qu’il m’a davantage appris et transformé que les tribunes et contre-tribunes polémiques actuelles.


En l’espace d’une décennie, Ilan Halimi était assassiné, des enfants juifs étaient abattus dans une école toulousaine et quatre clients de l’Hyper Cacher tombaient à Paris sous les balles de Daech. En 2018, on enregistrait sur le territoire français plus de 350 actes antisémites : croix gammées, symboles fascistes et suprématistes blancs, profanations de cimetières, etc. Le collectif Juives et Juifs révolutionnaires a vu le jour trois ans plus tôt. Leurs objectifs ? Que la lutte contre l’antisémitisme s’inscrive au sein de la lutte antiraciste, aux côtés de toutes les minorités discriminées ; que la solidarité à l’endroit de la cause palestinienne s’établisse en toute occasion sur des bases anticolonialistes et jamais racistes ; que le combat contre l’antisémitisme s’ancre au sein de la lutte des classes et désigne pour horizon la révolution sociale. Nous en discutons ensemble.

Vous tenez, de l’intérieur du mouvement social, à faire émerger la lutte contre l’antisémitisme comme lutte antiraciste. La première ne relève donc pas déjà de la seconde ?

Aujourd’hui — et depuis au moins une quinzaine d’années —, nous pouvons constater dans le champ politique deux attitudes dominantes, en apparence opposées (mais qui se rejoignent sur le fond), en termes de traitement de l’antisémitisme. L’une consiste à le voir comme quelque chose de résiduel, d’une moindre importance, qui ne ferait pas partie — en tant que tel — de l’agenda prioritaire de la lutte antiraciste. L’autre consiste au contraire à le traiter comme quelque chose de complètement à part, sans lien avec le système raciste global. Pour nous, l’antisémitisme est un des avatars du système raciste, une des formes que prend le racisme, et il n’a rien de résiduel. C’est une forme qui possède bien sûr des particularités spécifiques, qui expliquent notamment que certains et certaines peinent à l’identifier aujourd’hui : il se fonde sur la racialisation d’une identité religieuse (comme l’islamophobie) mais, à la différence des autres minorités racisées, les Juifs et Juives sont présenté·e·s comme détenant le pouvoir et l’argent, donc comme pseudo-classe dominante. Mais l’antisémitisme est lié au racisme systémique : il en est un élément, et pas un phénomène distinct. Il nous semble donc nécessaire de réaffirmer que la lutte antiraciste ne peut éluder la lutte contre l’antisémitisme, et que la lutte contre l’antisémitisme implique de s’attaquer à l’ensemble du système raciste.

Vous entendez également travailler à « la déconstruction des réflexes et des tendances antisémites présentes dans les mouvements révolutionnaires ». Lorsque nous avions interrogé l’historien Dominique Vidal à ce propos, il semblait surpris. « La gauche a tiré les leçons de la montée du fascisme et du nazisme », nous a‑t-il dit, et aucun mouvement ou parti de gauche ne « flirte » avec l’antisémitisme. « Au contraire », ajoutait-il, c’est à gauche, et plus encore à la gauche radicale, que les Juifs ont trouvé « leurs défenseurs les plus héroïques ». Comment entendre ce décalage d’appréciation ?

L’antisémitisme est profondément ancré dans la réalité française. Il possède une dimension structurelle lié au « roman national » français. Penser qu’une idéologie qui imprègne l’ensemble de la société s’arrête à la frontière de la gauche ou des mouvements révolutionnaires est absurde. Si l’on étudie sans complaisance l’histoire du mouvement ouvrier, de la gauche et de l’antisémitisme, on s’aperçoit qu’il existe, à toutes les époques, une influence de l’antisémitisme. Cela ne signifie pas que l’antisémitisme fasse partie du cœur idéologique de la gauche ou du mouvement révolutionnaire, mais que les uns et les autres ne sont pas immunisés par nature contre l’influence de cette idéologie dominante. De nombreux Juifs et Juives ont pleinement trouvé leur place au sein du mouvement ouvrier et de la gauche radicale, et celle-ci a effectivement su, à certains moments, jouer un rôle décisif dans le combat contre l’antisémitisme. Mais elle a aussi connu des errements, parfois, de la part de courants loin d’être marginaux. Les travaux d’historiens comme Zeev Sternhell, Gérard Noiriel ou Michel Dreyfus montrent cette réalité. Aujourd’hui encore, à la faveur d’un recul général d’une approche matérialiste, lié notamment à un gros déficit de formation, on peut constater un traitement de l’antisémitisme particulièrement pauvre. Nous militons dans la gauche révolutionnaire, et avons pu constater de première main ce genre de problèmes.

À quoi songez-vous ?

Par exemple, régulièrement, des militantes et des militants juifs sont sommés de se positionner en préalable sur la situation en Palestine : cette injonction géopolitique est antisémite. De la même manière que sommer les musulmans ou musulmanes de se positionner en préalable sur Daech, les Frères musulmans ou l’islam politique est profondément islamophobe. Aussi, un Juif ou une Juive qui soulève des propos antisémites sera régulièrement accusé d’être un militant sioniste infiltré ; ou la reprise, par exemple, d’un dessin d’un antisémite notoire fera l’objet d’une même accusation. Soit la question antisémite n’est pas prise au sérieux, soit elle est soupçonnée de cacher un agenda de soutien à l’État israélien.

Vous refusez l’idée d’une coupure entre un antisémitisme « traditionnel » et un « nouvel » antisémitisme. En clair, entre l’antisémitisme de l’extrême droite et celui que nombre d’intellectuels attribuent aux Français de confession musulmane. Quel est ce continuum ?

Tout d’abord, il convient de rappeler que l’antisémitisme « traditionnel » n’est pas l’apanage de l’extrême droite. Un président (Macron) qui réhabilite Pétain ou Maurras et un Premier ministre (Raymond Barre) qui déplore que des « Français innocents » aient été tués lors de l’attentat de la rue Copernic ne sont pas d’extrême droite ; pourtant, il s’agit bien d’antisémitisme, ou d’une réhabilitation des antisémites. Un parti politique (LR) qui reprend une affiche sur laquelle Macron est caricaturé avec un nez évoquant les caricatures antisémites n’appartient pas non plus à l’extrême droite. Lorsque des journalistes de la Ligue du Lol harcèlent des journalistes juifs, il s’agit bien d’antisémitisme ; pourtant ces journalistes ne sont pas d’extrême droite. L’antisémitisme est profondément ancré dans la société française, qui est d’ailleurs, avec l’Espagne et ses « Ley de Sangre », l’un des pays qui ont joué un rôle majeur dans la formation de l’antisémitisme. Nous distinguons donc l’antisémitisme, oppression raciste, de la judéophobie, oppression religieuse — même si l’antisémitisme a pu reprendre des thèmes de la judéophobie chrétienne (les crimes rituels, la démonologie) et, beaucoup plus marginalement, de la judéophobie musulmane (l’accusation de « traîtrise »). Ce sont des théoriciens français qui ont promu le mythe du « complot juif » et les thèmes antisémites modernes comme l’association juif/argent/pouvoir/parasitisme : Gobineau, Vacher de Lapouge, Drumont… Ils ont puisé dans une littérature antijuive antérieure qui comportait de tels thèmes, mais formulés de manière proto-raciale. C’est la figure de Drumont qui incarne ce continuum, car c’est lui qui a exporté ses théories violemment antisémites dans l’Algérie coloniale, et leur diffusion a été favorisée par le parti colonial, qui y a vu un outil particulièrement efficace de maintien de l’ordre en cherchant à dresser les musulmans contre les juifs, d’une part, et à solidariser les juifs — par peur — au parti colonial, d’autre part. Cette stratégie a été mise en avant pour dévier la colère anticolonialiste dans un sens pogromiste.

Les militants anticolonialistes algériens ont d’ailleurs perçu le rôle que jouait cette agitation antisémite. Le fait que les auteurs des assassinats antisémites de ces dernières années se revendiquent de l’islam (en en ayant parfois une connaissance plus que rudimentaire) ne fait pas de leur antisémitisme un produit d’importation. Les thèmes qu’ils mobilisent dans leur discours de haine ne sont pas une production musulmane, mais bien une production française, qui a ensuite été largement diffusée dans la sphère coloniale. L’influence de ces thèses a bien plus à voir avec le travail politique de Soral et de Dieudonné, et leur diffusion d’une culture antisémite de masse, car les assassins ont grandi en France et se sont socialisés au sein de cette réalité française. Dieudonné et Soral jouent depuis les émeutes de 2005 le même rôle que jouait Drumont en Algérie : un moyen de dévier une révolte sociale vers une logique pogromiste. Le fait que la grande majorité des émeutes antijuives en terre d’Islam coïncident avec la période coloniale n’a rien d’un hasard. Les théoriciens antisémites takfiris comme Sayyid Qutb sont en réalité profondément influencés par l’antisémitisme européen, et la relecture qu’ils font des textes religieux s’effectue à travers le prisme de cette influence idéologique. Il n’y a donc pas deux antisémitismes mais un antisémitisme, qui est une vision du monde qui s’est diffusée à partir de la France et de l’Europe à l’échelle mondiale.

Ces dernières années, la lutte contre l’antisémitisme a souvent été médiatisée par les ennemis de l’émancipation. Face à quoi, écrivez-vous, la gauche a déserté le terrain pour ne pas escorter ces gens…

C’est parce que la gauche et la gauche radicale ont globalement déserté le terrain de la lutte contre l’antisémitisme et le travail antiraciste spécifique en direction de la minorité juive, que ce hold-up idéologique a pu se produire. La droite, qui a historiquement joué le rôle de vecteur de l’antisémitisme, a très bien perçu l’opportunité stratégique. « La nature a horreur du vide », en politique comme ailleurs. Si la gauche radicale et la gauche avaient tenu le terrain de la lutte contre l’antisémitisme, plutôt que de l’abandonner en considérant qu’il s’agissait au mieux de quelque chose de résiduel, au pire d’un prétexte invoqué par les réactionnaires, ces derniers n’auraient jamais pu imposer leur discours.



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