Thierry Schaffauser - Les mouvements LGBT, la retraite, et les luttes sociales.

Thierry Schaffauser, militant queer engagé dans le mouvement contre la réforme des retraites, analyse l’évolution des mouvements LGBT, qui conduit la majorité des associations à se tenir à distance du mouvement social en cours, à ne rien dire des discriminations vécues par les retraités LGBTIQ, et même trois associations à porter plainte contre des grévistes de la RATP, alors que ceux-ci sont menacés de révocation par leur direction.

Cet article a été écrit pour le vingt-neuvième numéro du journal breton Harz-labour (« La grève", en breton).

De nos jours, un nouveau consensus semble émerger dans la classe politique, avec plus ou moins d’hypocrisie, pour dire que l’homophobie n’est plus acceptable. Y compris l’extrême droite, qui utilise l’argument de la « protection des gays » pour apparaître moderne, dédiabolisée, et dénoncer l’immigration ou l’islam comme nouvelles menaces. D’après eux, l’homophobie n’existerait plus en France, mais serait un phénomène importé. Cette politique est dénoncée comme de l’homonationalisme ou du pinkwashing par de nombreux·euses militant·e·s de la cause LGBTIQ, mais cette instrumentalisation ne s’arrête pas là, et est loin d’être limitée à l’extrême droite.

Récemment, nous avons pu voir circuler une vidéo, où des militants de la CGT RATP insultent d’autres travailleurs, non grévistes, « d’enculés », de « suceurs de bites » et de « pédés ». Tout le monde sera d’accord pour dénoncer cette homophobie, et des organisations LGBT ont d’abord écrit à la CGT pour s’en plaindre. On peut faire œuvre de pédagogie en expliquant que l’homosexualité n’est pas synonyme de trahison, ou qu’être pénétré sexuellement n’est pas synonyme de soumission. La CGT a d’ailleurs répondu, en condamnant « sans ambiguïté » un « débordement regrettable », ajoutant que « jamais la CGT n’admettra que des propos homophobes servent à porter nos légitimes revendications ». Mais voilà que dans un contexte de répression du mouvement social, 3 associations LGBT portent finalement plainte pour homophobie, et que le gouvernement comme la direction de la RATP se saisissent de l’affaire d’une manière peu innocente, cette dernière allant jusqu’à menacer ces grévistes de révocation. Tout est bon pour stigmatiser les mouvements sociaux contre la réforme des retraites et saper le soutien dont ils bénéficient dans l’opinion publique. Non seulement les grévistes nous prendraient en otage, nous priveraient de Noël, mais en plus ils seraient discriminants à l’égard des minorités sexuelles. La ficelle est assez grosse, mais elle fonctionnera auprès de certains publics.

Le plus dommageable est qu’on n’entende peu ou pas les organisations LGBTIQ sur le droit à la retraite et la réforme en cours, en tout cas pas les organisations et fédérations les plus importantes, alors qu’elles auraient toute légitimité et intérêt à le faire. « Vieillir gay » est une vraie question politique qui traumatise beaucoup de gens, parce que maintenant que le VIH ne tue plus comme avant dans les pays riches, on vieillit nous aussi. Or, la communauté LGBTIQ ne peut pas compter de la même manière sur la « solidarité familiale ». En vieillissant, beaucoup se retrouvent de nouveau confronté·e·s à de nouvelles formes d’homophobie, notamment dans certains établissements spécialisés dans l’accompagnement aux personnes dépendantes, et l’on observe un retour au silence, un « coming-in » pour cacher son identité et se protéger.

Nos carrières professionnelles sont comme pour d’autres groupes souffrant de discriminations marquées par la précarité, le travail freelance, l’exigence de disponibilité au travail en particulier quand on n’est pas censés avoir d’enfants, avec exploitation de nos compétences plus ou moins appréciées selon les stéréotypes de genre, puisque la nouvelle doxa sur la « diversité » serait gage de meilleure productivité dans le monde de l’entreprise. Cette réforme des retraites nous touche donc de plein fouet, mais malheureusement de nombreuses associations LGBTIQ ne parviennent pas à définir certaines luttes sociales comme luttes LGBTIQ.

Cela s’explique probablement par l’histoire de nos luttes et certains des choix stratégiques en faveur de « l’égalité des droits », au détriment d’un agenda révolutionnaire de transformation sociale analysant l’homophobie et les discriminations de manière systémique. En d’autres termes, si les mouvements gays révolutionnaires d’après Mai 68 étaient clairs sur la destruction du système hétérosexuel et patriarcal, la critique de la famille et de la reproduction comme fondements de la société capitaliste, l’urgence des années sida prétrithérapies a obligé à revendiquer une protection minimale à travers la reconnaissance du couple. La plupart des militant·e·s ont soutenu cette stratégie du droit, mais elle devait être un outil en plus, et non une fin en soi sans aucune réflexion sur le fonctionnement du système judiciaire à l’égard des minorités.

Mais aujourd’hui, nous nous retrouvons dans la situation où nous devrions nous plaindre à Schiappa chaque fois que quelqu’un dit le mot « pédé », comme si nous n’avions pas eu toute une histoire de réappropriation des insultes et de refus du statut de victimes. La lutte contre l’homophobie et les discriminations doit-elle vraiment être dessaisie de nos mouvements et être validée par le gouvernement ? Et avec quelles conséquences ? La protection policière et de la justice fonctionnent-elles vraiment pour tout le monde ? Qui faisons-nous condamner pour homophobie ? Pourquoi ciblons-nous seulement des individus soi-disant « déviants » du système comme nouveaux responsables de l’homophobie alors que nous avions une analyse de notre oppression comme étant connectée à tout un système économique de production et reproduction de la valeur, et de transmission du patrimoine ?

Pourquoi ne parlons-nous pas plutôt de la précarité LGBTIQ en contexte néolibéral ?
Oui, l’homophobie existe au sein de la gauche et des classes prolétaires comme elle existe en réalité partout. Oui, il y a encore à gauche certaines représentations de l’homosexualité comme vice petit-bourgeois, qui reviennent notamment avec les débats sur la GPA, accusant les gays de vouloir exploiter les femmes pauvres alors que la majorité des demandes viennent de couples hétérosexuels. Oui, on entend des insultes homophobes dans les stades de foot et parmi certains camarades. Mais d’où vient l’homophobie la plus violente ? Celle qui fait qu’on se retrouve viré de son appartement, qu’on se retrouve licencié, ou non employable parce qu’on n’a pas un passing assez hétéronormé ? Cette homophobie-là n’a pas besoin de s’exprimer explicitement, et elle est très difficile à dénoncer puisque non dite officiellement. Elle est dans les clous de la législation, et pourtant elle aura des conséquences bien pires sur nos vies.

Cette homophobie là, directement liée au système économique, n’est jamais dénoncée par les pouvoirs en place. Et pour cause, il y a les gays qu’on protège, ceux qui appartiennent aux classes favorisées, et puis il y a les autres, qu’on ignore. Ce gouvernement refuse le droit d’asile aux LGBTIQ persécutés, et l’OFPRA ose poser des questions ouvertement homophobes pour trier les personnes. Ce gouvernement précarise les travailleur·euse·s du sexe et est responsable des assassinats et violences contre les femmes trans dans les bois. Ce gouvernement ne finance pas correctement la lutte contre le sida alors que nous avons les outils pour faire reculer l’épidémie, et il fait expulser des étrangers malades. Les exemples sont nombreux pour affirmer que la lutte contre l’homophobie est aussi, et en réalité avant tout, une lutte sociale, et pas seulement une lutte dite sociétale. Si nos mouvements se contentent de « l’égalité des droits » avec les hétéros, alors nous n’aurons fait que participer à une reconfiguration des oppressions en faveur des gays et lesbiennes blancs de classe moyenne, et au détriment de tous les autres.

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Harz Labour n°29
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