Greta ’Kathèkon’ Thunberg

La jeune suédoise est-elle le symbole du capitalisme vert, de l’apocalypse ou d’une possible écologie révolutionnaire ?

Greta Thunberg doit-elle encore être présentée ?
La jeune suédoise, âgée de 16 ans, passe pour être à l’origine du mouvement des grèves pour le climat qui a réuni 5 millions de personnes de par le monde lors de la dernière journée de mobilisation, le vendredi 20 septembre.
La semaine passée elle s’est illustrée par trois fois. D’abord en émettant un discours tonitruant face à l’Assemblée de l’ONU [1], puis en déposant une plainte contre 5 États (dont la France) pour atteinte aux droits de l’enfant du fait de leur inertie face à la « crise climatique » [2], enfin en défilant à Montréal aux côtés d’une manifestation qualifiée d’historique à cause de son nombre de participants (500 000 personnes) [3].

Greta Thunberg traite les dirigeants du monde entier de « traîtres » et annonce aux jeunes qui veulent l’entendre : « Nous sommes en train de changer le monde ».
Pourtant, la surmédiatisation dont elle fait l’objet a de quoi rendre méfiant.
Plusieurs question se posent : peut-on dire que Greta Thunberg est un coup de com’ du capitalisme vert visant à pousser les États à accélérer les processus de transition écologique ?
Au-delà du coup de com’, de quoi est-elle le nom ?
Et enfin, comment la génération qui est dans la rue depuis l’an dernier sous la bannière de la grève pour le climat peut-elle emprunter la voie d’un devenir révolutionnaire ?

We don’t have time

Dans une tribune [4] en date du 9 février 2019 publiée sur le site d’information écologiste « Reporterre », Isabelle Attard, une ancienne députée du parti « les Verts », se définissant aujourd’hui comme « écoanarchiste », tente de démontrer que l’apparition de Greta Thunberg est directement liée à un entrepreneur suédois du nom de Ingmar Rentzhog.
Celui-ci est le co-fondateur d’une start-up nommée « We don’t have time » qui entend promouvoir le développement durable et qui ambitionne de créer un réseau de 100 millions de membre afin d’influencer les décideurs politiques et les chefs d’entreprise. Rentzhog est lié aux plus grandes fortunes de Suède comme l’atteste la liste d’actionnaires de sa start-up ainsi que son embauche en tant que directeur du think tank « Global Untaming » fondée par Katrin Persson une ex-ministre sociale-démocrate issue d’une famille de millardaires.

Quel rapport avec Greta Thunberg ?
Selon Isabelle Attard, qui se base sur une enquête parue en Suède, Ingmar Renthzog rencontre les parents de Greta au printemps 2018 lors d’une conférence à propos du climat. Quelques mois plus tard, c’est le début du storytelling. Le 20 août, premier jour de sa grève devant le parlement, Greta est photographiée par Ingmar Rentzhog qui tombe sur elle « par hasard » et poste un message attendrissant sur son réseau. Quatre jours plus tard, la famille de Greta publie l’autobiographie familiale.
Parallèlement à son succès planétaire et au début des grèves pour le climat, l’image de la jeune fille continuera d’être utilisée par Renthzog pour promouvoir sa start-up qui enregistrera des gains records.
Malgré ces informations qui auraient tendance à écorner le prestige du personnage, la tribune d’Isabelle Attard s’attache à dissocier la critique du capitalisme vert de l’engagement de Greta Thunberg et des jeunes qui la suivent. D’un côté il est nécessaire de s’attaquer à ceux qui « entendent bien sauver la planète tout en maintenant la croissance économique et en réclamant encore plus de mondialisation ». De l’autre, il faut soutenir le combat mené par la génération-climat.
On peut se demander quel intérêt les promoteurs du capitalisme vert peuvent avoir à ce que des millions de jeunes défilent dans les rues des grandes villes du monde occidental.
Sans chercher à alimenter une théorie du complot, mais en s’interrogeant plutôt sur les rapports de force constitutif du monde qui nous entoure, on peut faire l’hypothèse que la pression des jeunes et de la « société civile » sur les dirigeants des États, est à l’origine d’une situation qui profite autant aux entrepreneurs du « greenwashing » avec leurs solutions techno-industrielles, qu’aux jeunes énervé·es qui espèrent des bifurcations plus radicales. La « crise climatique » est le moteur de changements de grande ampleur dont certains correspondent à un renouvellement du capitalisme.

Si l’on y regarde de plus près, on se rend rapidement compte que les cibles de Greta Thunberg sont principalement les dirigeants politiques. Comme le dit un analyste politique dans un vidéo du Figaro [5], le discours de la suédoise reste assez creux et consensuel, ne parle jamais de capitalisme, ne cible pas les entreprises responsables, etc. En résumé, elle évite les sujets qui fâchent, se contentant de grandes généralités appuyées par quelques chiffres. Elle ne dit rien des types de voies que l’on pourrait emprunter pour changer le monde.
Lorsqu’elle défile à Montréal avec 500 000 personnes, la manifestation reste suffisamment sage pour être saluée par la police qui arrête un homme insultant le premier ministre venu avec sa famille au contact des manifestants pour s’excuser de la médiocrité de sa politique écologique.
Une telle configuration est inquiétante, d’autant qu’elle se décline jusqu’à Dijon où certains jeunes de la plateforme « Youth for Climate » mettent un zèle particulier à pacifier les manifestations (par des services d’ordre qui indiquent la marche à suivre) et semblent attendre beaucoup des édiles locaux (le maire François Rebsamen a reçu une délégation au printemps dernier et est venu discuter directement avec les manifestations le 20 septembre).

Kathèkon

Une fois de plus, le problème qui nous préoccupe n’est pas de savoir si Greta Thunberg est le visage charmeur d’un complot. Laissons ce genre d’analyses rassurantes aux réactionnaires de tous poils. Il s’agit pour nous de mieux percevoir les lignes de force qui font la crise dans laquelle nous sommes engagés.
De ce point de vue, Bruno Latour, un sociologue et philosophe qui s’attache à décrire les conséquences existentielles et politiques du retour du « terrestre » comme agent de transformation de notre monde, voit dans Greta Thunberg une apparition historique très particulière.
« C’est une figure apocalyptique, une figure du Kathèkon, une jeune fille autiste, sans aucun charisme apparent, qui essaie de freiner la catastrophe. Elle me fascine. Sa maladresse même lui confère une puissance de conviction extraordinaire. Elle répand non l’espoir mais la peur. À ses aînés, elle ne dit pas « on va vous remplacer », mais « nous sommes vos enfants et nous nous demandons s’il faut encore en faire, des enfants ». Cette crise de l’engendrement est donc une crise de civilisation. » [6]
Pour Bruno Latour, l’apocalypse ne signifie pas que la fin du monde est proche et donc qu’il ne sert plus à rien d’agir. Au contraire. L’apocalypse c’est la fin des temps ici et maintenant et cela ouvre la possibilité de recommencer une histoire positive. Étymologiquement, apocalypse ne signifie pas catastrophe mais révélation. Dans la Bible, c’est un moment de jugement du monde humain.

L’apocalypse, révélation et jugement du monde humain, a lieu ici et maintenant. Rendu du jugement : les choses ne peuvent plus continuer de la même manière. Un recommencement est nécessaire. Dans la perspective de Bruno Latour, le monde humain qui ne peut plus continuer est celui qui a considéré le terrestre comme un décor et un champ de ressources corvéables à merci. Son écologie politique met au centre des préoccupations la question des liens et des attachements à la multiplicité de ce qui constitue le terrestre.
Cela ne suffit pas à faire une politique révolutionnaire, et Bruno Latour n’est pas le dernier a entretenir des relations troubles avec le capitalisme vert et ses solutions [7].
De plus, pas sûr que toutes celles et ceux qui sont décimées par les ravages environnementaux du capitalisme, diraient, comme le grand bourgeois qu’est Latour : « l’apocalypse, c’est enthousiasmant. »
L’autre problème qui demanderait une analyse plus poussée [8], c’est que le catastrophisme a plus de chance de nous pousser dans les bras de l’État d’urgence et de ses mesures liberticides que de nous donner le courage d’inventer d’autres formes de vie. Comment être constamment préoccupée par notre situation sans céder à l’urgence et à ses démons ?

Comment habiter la Terre ?

Chacun parle à partir de son expérience. Délaissant le style journalistique, je vais à présent parler de manière plus personnelle, en tant qu’activiste qui lutte depuis une dizaine d’années à Dijon et ailleurs.
Chacun parle à partir de son expérience. À partir de quelles expériences les jeunes qui manifestent pour le climat parlent-ils ? Je me garderai bien de répondre à leur place, de même que je me garderai de trop juger leurs apparitions et leurs choix politiques à l’aune de la voie que je voudrais les voir emprunter.
Pour mon compte toutefois, c’est à partir d’une forte identification à leur trajectoire que je m’exprime. En me tournant vers mes souvenirs, j’imagine que si j’avais 16 ans aujourd’hui, j’aimerais faire partie des cortèges du vendredi. Comme la plupart de celles et ceux qui les constituent, je suis visiblement issu de la classe moyenne et j’en partage les préoccupations.
Je me demande d’ailleurs si l’obsession pour la question « climatique » (qui a tendance à occulter des analyses plus conflictuelles sur les ravages environnementaux du capitalisme et les violences exercées sur certaines populations humaines) n’est pas liée à cette situation sociale. Lorsque l’on est citadin dans le monde occidental, notre rapport aux bouleversements du terrestre ne peut que rester très abstrait. On est indigné par les injustices dont on entend parler ainsi que par la fonte des glaciers et la disparition des abeilles. Mais dans l’ensemble, on ne fait pas l’expérience directe de la crise environnementale.
La sorcière écoféministe et révolutionnaire américaine « Starhawk » évoque cet éloignement dans un texte appelé : « Notre place dans la nature » [9]. Elle y introduit son propos en citant une journaliste qui l’interrogeait : « Vous savez, je crois que pour la plupart des New-Yorkais·es, l’environnement a quelque chose d’irréel. Je veux dire, nous sommes pour sauver les baleines et tout ça, mais nous n’y croyons pas vraiment. »
D’abord méprisante, Starhawk mesure ensuite l’ampleur de ce sentiment d’irréalité. Elle affirme alors : « Nous vivons toutes et tous dans une culture qui a plus ou moins privé l’environnement de sa réalité, en a fait quelque chose d’exotique que nous regardons à la télé : plus rien à voir avec ce qui fait le tissu de notre expérience quotidienne. J’ai commencé à sentir que développer une relation réelle avec la nature était une partie vitale de notre travail tant politique que spirituel. » Le texte de Starhawk insiste particulièrement sur le fait que la possibilité de redécouvrir cette relation se trouve dans des pratiques qui consistent à habiter concrètement le terrestre. « Le monde que nous voulons créer, la révolution pour laquelle nous travaillons, nous réenracinerait dans des lieux. »
Pour les jeunes révolté·es de ma génération, le surgissement du mouvement des ZAD a joué un rôle très important quant à cette recréation d’un lien avec le terrestre. Il a permis la découverte et la création de lieux et de territoires par lesquels on peut chercher et parfois trouver une place au sein de ce terrestre. Les ZAD sont devenues à la fois des foyers de résistance et des foyers de vie où retrouver une appartenance à la Terre est possible [10].
Le hasard a fait que le mouvement de grèves pour le climat a commencé après l’abandon du projet d’aéroport de Notre-dame-des-Landes, ce qui a correspondu avec une moindre médiatisation des ZAD. Pourtant, les luttes pour défendre et habiter des territoires continuent, à mon avis, d’être un sol essentiel pour une transformation en profondeur de notre monde. Une transformation qui touche à la racine même de nos modes de vie en ouvrant à des expérimentations multiples tout en coupant l’herbe sous le pied du capitalisme vert.
Déferler par milliers dans les rues des villes où nous vivons devrait selon moi s’associer avec d’autres luttes, d’autres pratiques, d’autres réflexions portant sur cette problématique de l’habiter.
Où habitons-nous ? De quoi dépendons-nous ? Comment devenir plus autonomes ? Comment se lier avec d’autres manières d’habiter et de lutter ?



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