« Il aimait trop les petits garçons » : Discussion autour du vocabulaire de la pédocriminalité

« Comment peut-on sereinement réfléchir sur le sujet si nous sommes dans l’incapacité d’y penser, que la simple évocation du terme "pédophilie" provoque chez tout le monde de l’angoisse et de la colère incontrôlable. »

Article initialement paru sur Crêpe Georgette

Ce texte comprend des descriptions explicites de violences sexuelles sur enfants.

  • Tu aimes ce chanteur ?
  • Non
  • Pourquoi donc ?
  • Parce que quand j’étais petit, mon père m’a dit que ce chanteur aimait les petits garçons.

« Aimer les petits garçons. »
C’est ainsi que ma réflexion a commencé au détour de cette conversation anodine.
Vous qui me lisez, je sais que vous comprenez tous et toutes, cette périphrase. Vous savez qu’on ne parle pas de quelqu’un qui aime la compagnie des enfants pour jouer avec eux. Vous savez qu’on ne dira jamais d’un homme qui aime passer du temps avec les enfants qu’il « aime les petits garçons ».
Alors on va évidemment tous mettre un sens différent derrière cette expression. Est-ce qu’on soupçonne qu’il pourrait violer des enfants ? Est ce qu’il le fait régulièrement ? (et si on le sait tous, pourquoi ne se passe-t-il rien contre lui ?) Est ce qu’il les agresse sexuellement ? (« tripoter les enfants » est encore un autre euphémisme couramment employé)

Nous sommes nombreux à avoir été prévenus contre ces hommes qui « aiment un peu trop les enfants ». Ils les « tripotent », il faut « faire attention ».
Mais on ne nous a jamais dit à quoi il faut faire attention. On ne nous dit jamais ce que veut dire « aimer trop les enfants ».

On me rétorquera qu’on va pas pas être explicite à un gamin et qu’on ne va pas lui expliquer que le monsieur Bizarre rêve de lui mettre son pénis dans la bouche.
Bien évidemment. Pourtant nous ne minorons pas les dangers que peut vivre un gamin.
« regarde avant de traverser sinon tu vas te faire écraser » (le mot écraser est sans aucune équivoque)
« ne joue pas avec les allumettes, tu vas te brûler »
« ne mets pas tes mains sur la porte tu risques de te faire pincer très fort » (autocollant dans le métro parisien, qui certes euphémise la blessure possible mais reste quand même très clair).

Il y aurait sans doute mille et une façons de prévenir les enfants des dangers des criminels sexuels, même si je considère en soi comme problématique de confier à un enfant sa propre sécurité sexuelle, parce que cela signifie que nous abandonnons aux enfants le soin de prendre soin d’eux, et pire qu’il suffirait qu’un enfant dise non à un violeur pour que celui-ci cesse immédiatement.
Et pour prévenir les enfants face aux criminels sexuels, nous avons choisi de leur dire que ces derniers « aiment les enfants ».
Quelle curieuse idée.

Alors évidemment c’est en droite ligne de ce qu’on peut lire de certains criminels sexuels adultes ; « DSK l’homme qui aimait trop les femmes », « DSK séducteur jusqu’à l’inconscience ». Mais il y a une forme de logique ; lorsqu’on ne comprend rien aux violences sexuelles - ou qu’on cherche à dédouaner un violeur - on va chercher à faire croire que tout cela n’est qu’un gigantesque malentendu et que là où on croit qu’il y a violences, il y a simplement un homme trop impétueux.
Mais cette possibilité n’existe pas avec un violeur d’enfants ; il n’existe pas de contexte où un adulte peut avoir des relations sexuelles consenties avec un enfant ; il n’existe qu’un contexte de viol et peu importe que l’agresseur soit ou non physiquement violent. Et qui plus est les personnes qui définissent les violeurs d’enfants comme des hommes aimant trop les enfants, ne cherchent pas à les dédouaner par cette expression.
Comment en ce cas peut-on résumer le violences sexuelles sur enfants, au fait de « les aimer » ou « trop les aimer ».

Je me souviens d’une autre conversation avec quelqu’un qui était ami avec un pédocriminel condamné. Comme je n’arrivais pas à comprendre, j’ai fini par lui dire : « oui enfin le fait est que tu es ami avec quelqu’un qui a branlé des gamins de 9 ans ».
J’ai vu - et cela n’était pas une interprétation de ma part - que la question ne s’était jamais posée en ces termes pour lui. Qu’il n’avait pas vraiment conceptualisé ce que veut dire que d’agresser sexuellement des enfants. Nous sommes capables de conceptualiser un meurtre, un viol d’adultes sans doute, mais la majorité d’entre nous (tout au moins celles et ceux qui ne l’ont pas vécu) ne voulons pas imaginer ce que fait un violeur ou un agresseur d’enfant.

Le tabou est si fort dans notre société que nous n’arrivons même pas à en parler simplement. Je ne suis pas la seule à l’avoir remarqué ; lorsque je suis confrontée dans ma pratique professionnelle (je suis modératrice de contenus sur Internet) à de la pédocriminalité et que je souhaite en parler, par exemple pour me soulager un peu, les gens me disent de m’arrêter. Cette réaction sera différente si je parle de morts par exemple, ils n’hésiteront souvent pas à me demander des détails sordides.

Je ne suis évidemment pas en train de dire qu’on devrait tous se mettre à imaginer ce qu’est un viol d’enfants. Mais comment peut-on sereinement réfléchir sur le sujet si nous sommes dans l’incapacité d’y penser, que la simple évocation du terme « pédophilie » provoque chez tout le monde (y compris les personnes qui n’en ont pas été victimes) de l’angoisse et de la colère incontrôlable.

J’ai été frappée ces dernières semaines par la prise de parole de Castex (dans l’émission de télé C’est à vous) et de Macron (dans un twit). Tous deux étaient incapable de parler de viol ou d’inceste alors que c’était le sujet.
Dans le cas de Macron, son discours a été abondamment préparé et validé par plusieurs dizaines de personnes, c’est donc encore plus surprenant. Ils ont usé de périphrases, de circonvolutions mais les termes n’ont pas été dits.

J’ai constaté la même chose dans l’article de Ariane Chemin. Voici comment sont décrits les viols : « Dans une famille d’intellectuels parisiens, un garçon de 13 ans voit son beau-père, universitaire de renom, s’inviter le soir dans sa chambre. »
Il faut attendre un bon moment dans l’article pour que le mot « fellation » soit prononcée alors qu’il s’agit pourtant (et les journalistes ne cessent, face à nous féministes, de dire qu’ils veulent des « faits » et pas du « militantisme ») uniquement de décrire des faits, chose que Camille Kouchner a fait dans son livre. Qu’est ce qui bloque au point qu’on ne puisse simplement décrire un viol ? (ce qui a un intérêt autre que descriptif, des personnes ayant subi des actes similaires peuvent ainsi comprendre que ce sont des faits de viol par exemple).

Je m’étais élevée, l’an denier, contre la publication des extraits des écrits de Matzneff. J’avais plusieurs raison à cela :

  • de pas accorder foi au récit d’un pédocriminel ; Matzneff fait une construction littéraire de ce qu’il a fait. Ce n’est pas une déposition de police ; c’est une œuvre littéraire avec des reconstructions, des oublis, des figures de style.
  • de ne pas donner un rôle central à Matzneff qui jouit, sans nul doute qu’on lui apporte autant d’attention. C’est quand même une drôle de vision de la société de croire les victimes seulement après avoir lu la mauvaise prose de l’auteur.
  • le récit brut de viols d’enfants, dans une ambiance sur-échauffée, ne permet pas de réfléchir sereinement à la lutte contre la pédocriminalité. On sait même que cela peut avoir un effet contreproductif ; les gens sont tellement horrifiés qu’ils sont se boucher yeux et oreilles parce que cela leur est insupportable.

Mais c’est bien autre chose lorsque des medias, des politiques, nous tous et toutes devons parler de violences sexuelles.
Il ne s’agit pas de tomber dans le récit sordide et voyeuriste de violences sexuelles.
Mais il s’agit de les nommer.

Comme pouvons nous faire confiance à des politiques qui nous disent qu’ils vont mener une lutte sans relâche contre les criminels sexuels alors que le mot « viol » semble les effrayer ?
Comment croire les media qui nous disent faire attention à leur vocabulaire alors que le récit de violences sexuelles est toujours la démonstration qu’ils maitrisent toutes les figures de style existantes mais sont incapables de faire un simple récit factuel ?

Selon l’excellent terme d’une amie, il faut cesser de démoniser les violeurs d’enfants et le viol d’enfant. Les violeurs d’enfants sont, selon toutes les études qui leur sont consacrées, des hommes lambda, bien insérés, sans pathologie mentale particulière. Ils appartiennent à toutes les classes sociales, religions, origines géographiques. Leur seul point commun est d’être extraordinairement majoritairement des hommes.
Nous ne pourrons parler d’eux et des crimes qu’ils commettent si nous continuons à les voir comme des « monstres », des démons« , des »diables".
L’immense difficulté est d’arriver à faire comprendre qu’on peut commettre des crimes jugés comme monstrueux (même si j’ai la plus grande réticence à employer ce terme qui me semble engluer la victime dans une toile) sans être un monstre.

J’ai tristement constaté ces jours derniers à travers les réseaux sociaux, que le tabou de la pédocriminalité est si grand, qu’en parler véritablement provoque une horreur si grande qu’elle va ensuite légitimer des idées fascistes (comme par exemple l’idée de faire placarder a tête du violeur partout, ou de faire de tout violeur présumé, un coupable qui devrait prouver son innocence au mépris du droit le plus élémentaire).
Ce n’est pas la première fois que nous le constatons : lorsque des crimes sur enfants sont particulièrement médiatisés - et que pour des raisons pas toujours logiques (pourquoi tel viol plutôt que tel autre qui ne suscite qu’indifférence) la population s’y intéresse massivement, la réaction est toujours la même ; demander plus de prison, moins de droits. L’horreur du criminel sexuel est telle que nous sommes massivement prêts à sacrifier nos libertés pour lutter contre lui (ce qui est doublement stupide car si on pouvait lutter contre le viol par l’unique sanction judiciaire, ca se saurait depuis longtemps). Je tiens à ce sujet à rappeler l’hystérie absolue qu’a connue la Belgique après l’affaire Dutroux qui n’a entrainé aucune amélioration concrète en matière de lutte contre la pédocriminalité.

La lutte contre les violences sexuelles, en particulier contre les enfants, mérite mieux que des décisions hâtivement prises. Les politiques doivent, s’ils ont réellement l’intention de mettre en place des mesures (et non pas d’empiler des lois inapplicables, qui ne coûtent pas un rond) en parler sereinement, sans tabou.



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