Une vague de colère mondiale

Les peuples se soulèvent partout. Les gilets jaunes, Hong-Kong, l’Équateur, Haïti, l’Égypte, l’Algérie, la Guinée, le Liban, la Catalogne, le Honduras, maintenant le Chili marquent l’ouverture d’une nouvelle séquence. [Mis à jour le 23 octobre]

Le ciel de la capitale chilienne est rouge : des bâtiments et des métros ont brulé toute la nuit. A Hong Kong, les barricades n’en finissent pas barrer les rues de la métropole. A Barcelone, la police perd le contrôle. A Quito, le président de l’Équateur doit reculer, après avoir été chassé de la capitale par l’insurrection.

Nous ne voyons quasiment que ça depuis plusieurs jours, de nos fils d’actualités jusqu’aux médias dominants. Les vidéos des différentes révoltes à travers le monde. Partout autour du globe, les populations se soulèvent contre leurs dirigeants, contre la corruption et l’injustice.

Tour d’horizon :
• Au CHILI
Un mouvement insurrectionnel a lieu contre l’augmentation des prix des transports, et plus globalement contre les mesures du gouvernement ultra-libéral. Innombrables sabotages et incendies. L’État d’urgence est décrété : l’armée est dans les rues. Une première depuis la dictature. Mais le gouvernement tremble, et l’augmentation des tickets de métro a déjà été annulée. La police a tué 42 personnes, a violé à 12 femmes, a torturé milliers des personnes, 5.000 ont été détenues et 121 personnes sont disparus en 5 jours de protestations.

• En CATALOGNE
La colère est forte depuis le référendum pour l’indépendance écrasé par la répression espagnole. La condamnation d’indépendantistes à de lourdes peines de prison jette des centaines de milliers de personnes dans les rues. Barricades, incendies, affrontements très durs et blocages. Barcelone a vécu des nuits de feu. Des centaines de personnes ont été blessées (600) ou arrêtées (199 en Gav et 28 en prison). Quatre ont perdu un œil et 14 sont hospitalisées en état grave.

• A HONG KONG
D’immenses manifestations rassemblent des centaines de milliers, voire des millions de personnes depuis le début de l’été. Les lieux du pouvoir sont pris pour cible, le Parlement envahi, les aéroport bloqués. La police est tenue en échec et les émeutiers font preuve d’une imagination sans faille. Le régime chinois a déjà reculé, mais le mouvement continue, après plusieurs mois, contre la répression.

• En ÉQUATEUR
L’augmentation brutale du prix de l’essence provoque un mouvement très dur de blocage dans tout le pays. Le président doit fuir la capitale. Malgré l’État d’urgence et une répression militarisée, le mouvement social, extrêmement radical et déterminé, a obtenu en 12 jours l’annulation des mesures gouvernementales. La police a tué 8 personnes, il y a 1.340 personnes blesses et 1.152 personnes en Gav.

• Au LIBAN
C’est un soulèvement inédit qui est en cours depuis quelques jours. Des centaines de milliers de personnes manifestent dans les grandes villes pour la justice sociale, qui a démarré contre une taxe sur la messagerie internet Whatsapp.

• En INDONESIE
A Jakarta, la jeunesse veut renverser le pouvoir. Depuis des semaines, un mouvement de contestation contre la corruption et contre des lois liberticides et religieuses est animé par les étudiants. Grosses manifestations et émeutes sévères ont fait reculer des milliers de policiers. Deux étudiants sont morts et des centaines de personnes ont été blessées.

• En HAÏTI
Pays secoué régulièrement par des agitations, un énorme mouvement contre la corruption rassemble des dizaines de milliers de manifestants, en particulier dans la capitale, Port-aux-Princes. Ici encore, c’est la question du carburant et de la corruption des élites qui a provoqué le soulèvement. Les maisons d’élus ont été incendiées.

• En COLOMBIE
la rentrée scolaire a été l’occasion d’un mouvement massif chez les étudiants, contre les violences policières et pour plus de moyens pour les universités. La police est mise en échec, et plusieurs bâtiments sont incendiés.

• En IRAK
Un peuple martyrisé par les guerres se soulève depuis trois semaines, pour des droits sociaux, des services publics, et contre la corruption. La répression, qui se fait parfois à la mitrailleuse et au lance-roquette, a fait plus de 100 morts et blessé des milliers de personnes.

• En GUINÉE
La population manifeste contre un nouveau mandat du président Alpha Condé depuis une semaine, et subit une répression sanglante.

• En ALGÉRIE
Des manifestations monstres ont fait tomber le président Bouteflika, qui monopolisait le pouvoir depuis 30 ans. Mais la mobilisation continue. Chaque semaine, des milliers de personnes défilent pour réclamer la fin du système politique. Vendredi, le mouvement fêtait le 35e vendredi consécutif de manifestations.

• Et en FRANCE ?
Cela fait près d’un an que le mouvement des Gilets Jaunes a commencé. Un épisode insurrectionnel a bien failli emporter le gouvernement entre la fin du mois de novembre et le début du mois de décembre dernier. Il a été écrasé par une répression de nature dictatoriale, sans équivalent en Europe : plus de 12 000 arrestations, des blindés dans les rues, des milliers de blessés, des centaines de personnes touchées à la tête, éborgnées et mutilées à vie.

Face à la soif de justice sociale, le gouvernement Macron a choisi la force, le gaz et le sang.

Depuis le début de l’année 2019, c’est une opération de contre-révolution qui est en cours. Nous payons le soulèvement de l’hiver dernier par des procédures répressives hallucinantes, une militarisation accrue de la police et une propagande médiatique plus abrutissante que jamais. À présent, le gouvernement Macron s’aligne sur toutes les orientations de l’extrême droite, de l’interdiction de manifester aux lois patronales, de l’Etat policier à l’humiliation de femmes musulmanes.

Les révoltes qui montent partout montrent que les aspirations à la justice et à la liberté sont partagées aux quatre coins du globe. Que les Gilets Jaunes étaient loin d’être des enragés isolés.

Ces insurrections sont liées entre elles. Elles se nourrissent. Du reste, le triomphe des soulèvements est la seule option viable, face à des gouvernements de plus en plus autoritaires, qui verrouillent leur répression pour gérer le désastre social et écologique qui s’aggrave rapidement.

Pompiers, soignants, enseignants, étudiants, chômeurs, lycéens. Le pays est au bord de l’implosion. Mais un samedi ne suffira pas. Par contre, bloquer le pays une semaine pourrait bien faire tomber le pouvoir, pour rejoindre la grande vague de colère mondiale …

Article paru sur Nantes Révoltée.

Quidams, encore un effort...

Communiqué écrit depuis Santiago du Chili & Paris.

Clinamen. Même le plus petit incident, qu’on voudrait assigner au hasard, ne saurait se produire sans mettre en jeu toute une situation. Belles comme la rencontre fortuite, sur une mappemonde, de la police et de la foule, les émeutes de Santiago ont cristallisé en quelques heures tous les enjeux et les dispositions de l’époque. Du côté du terrain : l’importance toujours croissante de la circulation, qui fait de chaque nouvelle augmentation des prix une question de survie. Du côté du pouvoir : les sordides infrastructures sécuritaires qui constituent l’envers inévitable du capitalisme cybernétique. Et quand les nouvelles lois scélérates ne sont pas encore promulguées, il reste toujours la possibilité de recourir aux vieux réflexes. L’État d’urgence et une armée qui n’a pas changé depuis Pinochet. Du nôtre, enfin : la temporalité sourde des inclinations stratégiques, la poussée irrépressible d’un désir d’insurrection durable et profonde, les efforts conscients de quelques cerveaux, de quelques corps pour accompagner le mouvement dont notre avenir dépend. Enfin, le courage de quelques milliers de lycéens, qui à eux seuls ont su appeler une capitale entière au soulèvement.

Sauvagerie. « Aucun prédateur n’a jamais su que faire de notre sauvagerie, puisqu’elle ne s’attache à aucune chaîne, ne se réduit dans aucune cage, parce qu’elle s’échappe toujours, trace toujours sa voie, s’appelle, se montre et disparaît, frappe, insiste comme la douleur, parce que c’est la douleur. Et la douleur est notre histoire.

Cette histoire qui est douleur aujourd’hui s’enflamme, s’écrie, franchit d’un bond les portillons, saccage la ville ennemie, la ville emprisonnée, la ville aux vieux noms coloniaux si respectables. La ville des peureux, la ville de ceux qui ont joué aux pharaons. Mais non. Nous ne nous soumettrons pas. Personne, ni à Santiago, ni au Chili, ni nulle part, n’accepte de payer de sa vie la folie de leurs richesses. » [1]

Nous. Jamais nous n’aurions pensé vivre dans un monde où nous pourrions sérieusement envisager d’écrire une phrase solennelle, une de ces bonnes vieilles phrases qu’on croyait définitivement rangées dans le magasin de curiosités de l’histoire, un de ces appels dignes de Marx aux « travailleurs (et travailleuses) de tous les pays, unissez-vous ! » Et pourtant, émeute après émeute, ville après ville, pays après pays, semaine après semaine, c’est bien la conviction de vivre un soulèvement commun qui nous habite. La crise de la gouvernementalité est générale : quidams de toutes les métropoles, rassemblez-vous.

Effondrement. Quand ceux qui n’ont pas reculé devant 3000 morts et disparus, fait sans hésiter 40’000 torturés, remobilisent l’armée après un simple début d’émeute, que la même semaine nous apprenons que la Chine interdit la vente de vêtements noirs sur son territoire, nous nous disons que l’Empire tremble, et que quoi qu’on en dise, tout bien considéré, l’effondrement du capitalisme est peut-être plus proche que cette fin du monde à laquelle ils tiennent tant.

Époque. Depuis 1968 et l’écrasement de son héritage sous la riposte néo-libérale, jamais le jeu n’a semblé si ouvert. Les gilets jaunes, Hong-Kong, l’Équateur, Haïti, l’Égypte,la Guinée, le Liban, la Catalogne, le Honduras, maintenant le Chili marquent l’ouverture d’une nouvelle séquence. Aussi réformistes que soient les revendications déclarées, nous sommes à la croisée des chemins. Une classe encore anonyme, confusément consciente, commence à comprendre que nos destins sont liés. La catastrophe écologique en cours est le théâtre d’une décision entre la nuit de la surveillance et les lueurs du retour du monde.

Quidams, encore un effort pour être tout à fait révolutionnaires. Nous appelons à la désobéissance incivile dans les métropoles du monde entier.

Santiago-Paris, 19 octobre 2019

Article publié sur lundimatin.



Notes

[1Ce paragraphe reprend en traduction un communiqué du collectif chilien Vitrina Dystópica, publié suite aux émeutes de vendredi 18, et à la proclamation subséquente de l’état d’urgence (https://dystopica.org/2019/10/19/iiiintergalactico/).

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