À des gilets jaunes qui ont oublié que l’ordre est leur ennemi

Le samedi 7 septembre à Dijon, à l’occasion de l’acte 43 des gilets jaunes, une partie de ceux-ci avait choisi de déclarer la manifestation et de mettre en place un service d’ordre. Nous sommes quelques-uns à penser que ce choix stratégique est une erreur qui non seulement ne fera pas revenir les déçus du mouvement, mais qui va même accélérer sa décomposition.

Samedi dernier, pendant le 43e acte d’un mouvement qui démontre une nouvelle fois qu’il est fait pour durer, vous avez choisi de mettre en place un Service d’Ordre. Cette décision, qui allait de pair avec la déclaration de la manifestation et de son parcours, partait de l’hypothèse que pour faire revenir du monde dans la rue (on a tous des étoiles dans les yeux en repensant aux énormes cortèges de novembre-décembre) il fallait s’assurer que la manifestation serait calme, qu’il n’y aurait ni flics, ni gazages, ni interpellations, et que pour cela il fallait donc aussi s’assurer qu’il n’y aurait pas de « débordements ».

Nous sommes quelques-uns à penser que vous faites fausse route, que ce genre de manifestation inoffensive passe inaperçu, ne fera venir personne de plus, et pire : qu’elle en fera fuir plus d’un.

Sauvagerie !

Ces derniers temps, c’est vrai, il n’y avait pas grand monde aux rassemblements des samedis. Rien d’étonnant. Au delà du fait qu’on sort de deux mois de vacances d’été, plusieurs facteurs peuvent l’expliquer. Après 9 mois de mouvement, la temporalité du surgissement est passée depuis longtemps : beaucoup de GJ de la première heure sont lassés, ne croient plus que ce mouvement va changer les choses. Beaucoup sont aussi partis car ils ne se retrouvaient plus dans le mouvement pour des raisons idéologiques (pour certains le problème c’était juste « trop d’impôts, et la limitation à 80km/h »).

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C’est comme ça, il faut faire le deuil de l’idée DU peuple, un et indivisible. On ne peut pas mettre tout le monde d’accord, les gens qui habitent en France ont des intérêts divergents, et ce n’est pas un ennemi commun qui peut suffire à les dépasser. Enfin une autre raison pour laquelles certains se sont lassés c’est justement que le mouvement a été dressé, que les émeutes ont laissé place à des cortèges funèbres inoffensifs. Si le désordre et la détermination avaient fait peur aux gilets jaunes, ce mouvement serait mort le soir du 17 novembre, il n’y aurait pas eu d’émeutes massives et largement soutenues pendant plusieurs semaines d’affilées.

C’est ses pratiques et sa composition sociale qui ont fait l’évènement GJ. Pas le nombre de personnes présentes, qui n’est exceptionnel qu’au regard des mobilisations de ces dix dernières années. Si on remonte un peu plus loin le nombre de participants n’était pas exceptionnel. Ce qui a fait l’évènement GJ c’est le surgissement de catégories de personnes qui étaient jusque là réduites au silence par leur isolement. Leur surgissement et leur étrangeté aux pratiques de la politique institutionelle, des revendications, grèves, manifs aux parcours déclarés, et intersyndicales mandatant des représentants pour dialoguer et négocier avec les pouvoirs publiques. Rien de tout ça ici, juste des gens qui disent « ca suffit ! » et qui bloquent des ronds-points, qui vont directement voir les responsables de leur situation, présidents ou préfets, et tant pis pour les flics qui se mettent en travers de leur route.


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Ce n’est pas au public habituel de la gauche institutionelle qu’il faut vous adresser en leur montrant que vous savez vous tenir, que les gilets jaunes sont capables de tenir eux-mêmes la laisse qui les maintien dans le giron de la politique des partis, des politiciens et de leurs magouilles.
Ce mouvement a été fort parce qu’il était désordonné, insaisisable, indomptable, et c’est tout cela que des pratiques comme votre service d’ordre viennent mettre un peu plus en danger.

Dressage

Revenons un peu sur le rôle et l’histoire des services d’ordre. Il peut être utile de rappeler que le principe de la manifestation n’est, en soi, qu’une ritualisation, une domestication, un dressage de l’émeute. Utile aussi de rappeler que son apparition au début du XXe siècle est allée de pair avec une pacification de l’espace social, et un progressif affaiblissement de la puissance collective et subversive de la rue. Quant au service d’ordre si sa mission est à l’origine de protéger les manifestations des attaques de policiers ou de milices patronales et fascistes, ce rôle s’est progressivement perdu et dévoyé, pour en arriver à sa fonction actuelle : celle de milice privée des centrales syndicales, et surtout d’auxiliaire de la police. C’est ce rôle que vous avez pris samedi dernier.

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Acte 43 à Dijon : la plupart des manifestants veulent aller rue de la Lib’, le SO s’interpose

Ne tombez pas dans le piège de la bureaucratisation syndicale. On sait tout le mal qu’ont fait les centrales syndicales et les partis communistes au mouvement ouvrier depuis le début du XXe siècle : dissociation, trahison, mise au pas.
Aujourd’hui cette même stratégie pacificatrice est perpétuée par des dinosaures de la gauche qui étaient déjà rétrogrades en 68, et qui n’ont manifestement rien appris de ces 50 dernières années. Elle est aussi reprise dans toute une frange des mouvement altermondialistes et écologistes, qui fonçent droit dans le mur en reprenant la stratégie perdante des communistes autoritaires. Dernier exemple en date : le G7 de Biarritz où des associations comme Bizi, Alternatiba, ou ANV ont contribué presque autant que les forces de l’ordre au « bon déroulement » du sommet. Par bon déroulement il faut évidemment entendre muselement de l’opposition, puisque celle-ci a du rester cantonnée à des actions symboliques et à des négociations entre dirigeants des associations et dirigeants politiques. Le tout en piétinant la solidarité élémentaire qui aurait consisté à soutenir les personnes emprisonnées parfois sans raison.

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Des « opposants » au G7 protégeant une banque à Biarritz

Des bureaucrates syndicaux et des écologistes de salon : ce sont ces mêmes acteurs qu’on a pu retrouver dans votre service d’ordre samedi dernier. Aux côtés de gilets jaunes sincères, mais aussi il faut le noter de quelques personnes douteuses comme des sympathisants du parti d’extrême-droite Debout la République, voire de groupuscules fascistes.

Un des faits majeurs du mouvement des gilets jaunes fut sa rupture avec un siècle de domestication de la manifestation libre et sauvage. Reprenez les vieilles habitudes de la gauche institutionelle et non seulement vous vous retrouverez plus seuls que jamais, mais vos cortèges redeviendront aussi lénifiants qu’une intersyndicale contre le gel du point d’indice, les merguez en moins.
Pour finir, sachez que nous tenons à ce mouvement au moins autant que vous, et que sa survie passe selon nous par la mise en échec de votre service d’ordre. Si celui-ci est maintenu dans les semaines à venir, nous nous verrons donc dans l’obligation de mettre en place un service de désordre : nous ne vous laisserons pas transformer nos manif en des déambulations tristes et inoffensives.



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