Communiqué : résistances féministes aux impérialismes et aux guerres



L’Assemblée Féministe Transnationale s’est réunie le 27 janvier 2024, autour d’une table ronde et de groupes de travail pour la 1re rencontre d’un cycle « Féminisme, guerres et impérialismes ». Voilà ce que nous en retenons.

Résistances féministes aux impérialismes et aux guerres

Il nous faut prendre le temps de la réflexion en période de génocides et de guerres, et ce malgré la difficulté d’analyser, débattre, conceptualiser les choses tandis que les massacres sont en cours, sous nos yeux ou dans l’indifférence. Les guerres nous imposent leur rythme et détruisent la créativité et les habitudes politiques, sous l’impératif absolu de l’urgence humanitaire, ou la pression des régimes de censure. Nommer les impérialismes et leurs formes multiples est essentiel pour désamorcer les angles morts, dans une intelligence de la situation qui se nourrit des habitudes d’organisation et de réflexion expérimentées ailleurs, et de leur transmission, plus vitale que jamais. D’une médiatisation calibrée sur le discours israélien en Palestine, au silence entourant les massacres au Soudan, en passant par l’invisibilisation de la résistance populaire en Syrie et au Kurdistan, les peuples sont les oubliés des récits guerriers, et l’angle de l’analyse est choisi par les puissants. Cette posture amnésique nous condamne à un éternel recommencement, et aux récupérations opportunistes des outils développés dans les luttes populaires .

D’où notre attention aux micro-pratiques de lutte et de résistance. Cela vaut aussi en contexte de diaspora, à travers les solidarités que cela permet de développer. Se nourrir de la richesse de nos expériences et trajectoires personnelles nous renforce. Nous nous écartons d’une analyse militante plus surplombante, qui reproduit les catégorisations (occidentales, viriles) opposant le personnel et l’objectif, la raison et les émotions. Nous parlons depuis un ici, et non pas pour raconter seulement un là-bas. Les gouvernements et entreprises occidentales maintiennent leurs intérêts dans les territoires en guerre. Ils contrôlent les parcours migratoires, les richesses et les révoltes, savent saboter l’autodéfense des communautés. Nos destins sont liés.

Des résistances se créent aussi pendant les guerres, tout comme des ponts se créent entre les femmes* et entre leurs histoires. La multiplicité de ces formes de lutte : humanitaires, civiles, combatives ou quotidiennes, en intérieur comme en extérieur, redéfinissent les résistances, défiant souvent à la fois l’armée et les milices, décentralisant le pouvoir jusque dans les foyers. En situation, la réalité déborde nos principes abstraits, et nous devons, par exemple, travailler avec des ONG dont nous connaissons par ailleurs les effets déstructurants sur le terrain, en Ukraine comme en Syrie. Des formes spécifiques de collaboration, de temporalité, d’action, émergent dans le temps de la guerre, qui est très différent du temps de la paix. Comprendre ces expériences nous renforce. Depuis les Comités de Quartier au Soudan, aux formes d’autogestion en Syrie, de nouvelles féministes suivent les pas des militantes des droits des femmes et de minorités de genre, des générations précédentes. Il n’y a pas un seul parcours de femme* en lutte. Mais ces parcours multiples se font écho et construisent à travers le monde un mouvement, contre les guerres et pour les territoires, dont aujourd’hui la Palestine est une boussole et un champ d’expérience. Au silence international étatique s’oppose un élan de rue inédit, rappelant à l’instar d’Acción Global Feminista que les mouvements indigènes ont leur récit de libération de la terre et de l’exploitation patriarcale à la fois : la fierté de s’approprier notre corps et notre environnement.

Résister, c’est parler ici et maintenant des besoins et envies. C’est refuser de soutenir les bouchers en les intégrant à un axe de résistance. C’est parfois résister à l’intérieur des mouvements féministes. C’est décoloniser les luttes décoloniales. C’est incarner les lignes de mobilisation de la rue iranienne. Le terrain évolue vite ; il est d’autant plus nécessaire de l’écouter et de se questionner. Comment intégrer le nouveau paradigme de la guerre numérique ? Quand finit et commence le conflit externe ? Comment s’imbrique-t-il aux conflits internes ? Comment nommer la récupération des luttes indigènes par les États du Sud Global ? Et, “comment en sommes-nous arrivéEs là” ? La solidarité transnationale, en tant qu’expérience et pratique au long cours, est une façon de se définir comme sujet politique. Construire avec les minorités devient une urgence méthodologique et non un impératif moral : lutter dans et depuis les marges construit puissamment au présent le temps de l’après, en déconstruisant notamment les invisibles évidences du suprémacisme blanc et en rappelant la centralité de la lutte contre la pauvreté. Nous savons à cet égard ce que les résistances globales doivent au mouvement Black Lives Matters.

Résister, c’est aussi combattre les instrumentalisations et le détournement des révolutions. Récupération au final, dans des jeux de manœuvres politiques, des acquis de l’organisation populaire atteints au prix de nombreux sacrifices dans la guerre et la répression, comme cela s’est vu au terme des révolutions soudanaises, syriennes. Instrumentalisation des causes progressistes au service d’idéologies conservatrices et suprémacistes, comme cela s’est vu dans le féminisme indigent dans lequel se drape la propagande israélienne, et dans l’usage islamophobe du puissant soulèvement Femme* Vie Liberté, en France notamment. Résister ce n’est pas seulement dénoncer ces mécanismes, mais travailler à une perspective féministe qui propose d’autres voies que les logiques binaires, en réfléchissant par exemple concrètement à la question de la sécurité substantielle, corporelle, des femmes* et des minorités de genre dans la guerre, au-delà d’une approche centrée sur les violences sexuelles comme armes de guerre.

Il nous faut travailler à nous défaire du rythme imposé, être présentes dans l’urgence en écoutant le passé. Poser nos souffles dans la durée, en nous appuyant sur nos alliées identifiées. Développer les capacités à nous nourrir, à nous défendre et à ne pas fixer à autrui un système. Défaire non pas un seul mais de multiples formes de stéréotypes, qui quadrillent le monde et permettent aux récits guerriers et réducteurs de s’en saisir. Multiplier et ouvrir les espaces de rencontre, développer l’entraide matérielle et un récit commun des situations.

Assemblée Féministe Transnationale
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