Les Kurdes : un peuple colonisé ?



La situation du Kurdistan, dont était originaire Jina Amina, assassinée par le pouvoir iranien, est invisibilisée, dans la presse ainsi que dans les rassemblements de soutien aux révoltes qui s’y déroulent. Cet Article d’Azadî revient sur l’histoire de son peuple sous l’angle d’une colonisation singulière et au travers de sa situation géopolitique.

Les kurdes : un peuple colonisé ?

Les Kurdes sont rarement considérés comme peuple colonisé, ils sont plutôt décrits comme « minorité opprimée ». Drôle d’expression pour décrire l’état d’un peuple dont l’existence est niée par quatre pays, dont la population s’élève à plus de 50 millions. Cette lecture dissimule la dimension coloniale de la division et domination des Kurdes, une perspective très rarement abordée.

Le colonialisme désigne ici l’ensemble des pratiques et des doctrines utilisées par un état pour soumettre, détruire, exploiter un peuple et son territoire. Il peut prendre plusieurs formes : de la colonie de peuplement à celle d’exploitation et nous verrons d’ailleurs que la colonisation du Kurdistan est, à bien des égards, unique. Le colonialisme peut avoir diverses justifications (ethniques, raciales, civilisationnels) mais la raison principale reste l’exploitation économique. Celle-ci se fait à travers deux types d’exploitation : celle des ressources du sol colonisé mais aussi, et on l’oublie trop souvent, l’exploitation à bas coût de la force de travail du colonisé pour des tâches ingrates (des plantations au travail ouvrier dans des chantiers). Le colon, pour parvenir à un tel degré d’exploitation et d’asservissement, use des pratiques les plus odieuses contre le colonisé : violences physiques, psychiques, destruction et négation de son histoire, de sa culture, de sa langue jusqu’à effacer son existence toute entière.

En somme, comme le disait Fanon : « La colonisation est une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité. »

Cette démarche permet de tisser un fil indestructible reliant la cause kurde à celle des peuples d’hier et d’aujourd’hui luttant pour leur existence. Ce fil renforce la solidarité entre les peuples et donne des ressources inestimables à nous autres Kurdes dans notre quête de liberté. Du haïtien Toussaint L’ouverture au FLN algérien en passant par la guérilla cubaine, l’histoire coloniale mondiale est un long filament débordant d’espoir pour les peuples opprimés. Pour un Kurde comme moi, admiratif de ces récits anticoloniaux et bouleversé par la situation désastreuse de mon peuple, pouvoir m’accrocher à ce fil m’a sauvé des abysses du désespoir. Mon sentiment d’appartenance à la grande histoire décoloniale ne date pas d’hier. Dans Les damnés de la terre je n’ai pas lu un récit magnifique du peuple algérien dans sa lutte d’indépendance, j’y ai lu les tourments psychologiques de mes cousins et de mes parents provoqués par des années d’oppression coloniale. Dans L’an V de la révolution algérienne, je n’ai pas lu l’histoire de la révolte algérienne depuis les débuts du FLN, j’y ai lu la beauté et la misère de la lutte des kurdes depuis les années 70 et la création du PKK. Dans les récits autour de Mehdi Ben Barka, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, je n’ai pas lu une simple histoire de la décolonisation du XXe siècle, j’y ai découvert une grande inspiration pour la libération de mon peuple.

L’objectif de cet article est de déconstruire cette nomination de « minorité opprimée » et poser les vraies bases de la situation des Kurdes : un peuple divisé entre quatre États dessinés par des puissances impérialistes tels que la France et la Grande Bretagne pour répondre aux revendications des vestiges de l’Empire Ottoman notamment. Quatre États qui useront des techniques de domination coloniale : génocides, négation de l’identité, destruction de la culture, déportation, appauvrissement de la colonie.
Ainsi c’est dans cette perspective que nous aborderons :

  • Les bases de la situation coloniale kurde à travers le concept de "colonie internationale"
  • Le concept de "première balle" de Fanon dans la lutte pour la libération du joug colonial dans le cas kurde
  • La langue kurde à travers les luttes contre sa destruction et pour son développement à des fins libératrices
  • La poésie kurde comme témoin de la situation coloniale multiséculaire subie par les Kurdes

Le Kurdistan, une colonie internationale

Dans cet article, je me baserai essentiellement sur les travaux d’Ismail Besikci, grand sociologue emprisonné à maintes reprises par l’état turc pour son travail sur le peuple Kurde, et notamment son livre International Colony Kurdistan publié en 1991.

L’auteur soutient que le Kurdistan ne peut être considéré comme une simple colonie, et que les Kurdes ne peuvent être compris simplement comme un peuple colonisé. La nation kurde a été colonisée et réduite à une position inférieure à celle d’une colonie. C’est d’ailleurs dans la droite lignée de la stratégie du colonisateur : nier l’existence du colonisé ; sauf que dans le cas des Kurdes cette logique des colons a conduit à la négation même de sa situation de colonisé.

Tout d’abord il est important de faire une courte description de l’état des luttes après la Première Guerre Mondiale : « Toutes les luttes kurdes pour l’indépendance, la liberté et les droits nationaux depuis la fin de la Première Guerre mondiale ont été noyées dans le sang. Les luttes de Sheikh Mahmud Berzenci, et plus tard, celles de Mustafa Barzani au Kurdistan du Sud ; Simko et Qazi Mohammed au Kurdistan de l’Est ; les luttes à Kochgiri au Kurdistan du Nord, et les batailles menées sous la direction de Sheikh Said, Ihsan Nuri et Seyid Riza, se sont toutes terminées dans des bains de sang en raison de la complicité et de la coopération entre les impérialistes britanniques et leurs collaborateurs du Moyen-Orient. »

Une question se pose alors : quelle forme prend cette colonisation ? Réponse de l’auteur : « La richesse du Kurdistan en pétrole, eau, cuivre, fer, phosphate, charbon et autres ressources naturelles a été un élément important de la colonisation de la région. Aujourd’hui, cependant, le facteur déterminant est la division du Kurdistan, l’application de politiques colonialistes par plusieurs États et les intérêts stratégiques qui renforcent cet ordre. Il y a plus qu’une simple différence quantitative entre une nation colonisée par un seul État et une nation colonisée par plus d’un État. La colonisation du Kurdistan par quatre États crée un contexte différent dans les relations colonie-colonialisme. C’est ce que nous voulons dire lorsque nous soulignons que le Kurdistan n’est même pas une colonie. Il ne faut pas non plus confondre la division du Kurdistan en quatre sections avec la politique dite de "balkanisation". Cette dernière est une autre forme de « diviser pour régner », où l’hostilité est fomentée entre des personnes différentes afin d’introduire une instabilité politique dans des régions où vivent des personnes différentes. La division du Kurdistan est un processus totalement contraire à cela. » 

On comprend que le Kurdistan est soumis à la méthode de « diviser pour gouverner et liquider ». C’est le cas à travers le démantèlement du Kurdistan entre quatre états coloniaux. Mais c’est aussi la méthode utilisée à l’intérieur même de ces états où la discorde et la terreur sont en permanence sur la tête des Kurdes. Voici un exemple de méthode utilisée par le régime turc :

« La destruction de la nature et de l’humanité au Kurdistan a pour but de briser la structure psychologique du peuple et de détruire sa volonté. Les Kurdes sont censés être envahis par une peur et une panique constantes, un sentiment d’impuissance et un manque de confiance dans l’avenir de leur nation. Ces pratiques visent à éradiquer leurs coutumes et leur langue, à briser toute résistance, afin qu’ils soient incapables de faire autre chose que de se soumettre à la volonté de leurs maîtres. C’est ainsi que les colonialistes veulent que leurs sujets vivent. C’est la base des relations colonialiste-colonisé. L’exploitation économique ne peut se faire que dans un tel environnement de désespoir moral et psychologique.

La Turquie a tenté d’approfondir sa politique de "diviser, gouverner et liquider" en mettant en place un système de "gardes villageois" face à la recrudescence incontrôlée de l’activité de la guérilla kurde. Avec les gardes villageois, la violence endémique de la société coloniale est dirigée vers les guérilleros, leurs proches et leurs villages. Face à toutes les formes possibles de terreur d’État, de tyrannie, de torture et d’oppression, ceux qui se dressent encore et défendent l’identité kurde sont alors physiquement anéantis. La violence et l’agression de l’armée coloniale augmentent de jour en jour. L’État pratique toutes les formes de terrorisme qu’il peut concevoir. Des villages sont assiégés, des villages entiers sont fouillés, la torture de masse est pratiquée, les êtres humains sont traqués comme des animaux, des camps de concentration sont formés, des gaz toxiques sont libérés dans les zones urbaines et les sources d’eau, des personnes sont exilées, et bien plus encore. Des provocateurs et des espions sont implantés parmi les villageois.

Les États colonialistes peuvent confisquer les biens kurdes, y compris les terres et le bétail, à tout moment. Ils peuvent envoyer des soldats armés s’installer dans les villages. Ils peuvent forcer les villageois à semer et à récolter pour leur propre usage. Ils peuvent rendre les villageois responsables de la sécurité de la région et exiger qu’ils montent la garde à tour de rôle. Ils peuvent exiger des familles qu’elles livrent les leurs qui auraient rejoint la guérilla, et si les premiers refusent de le faire, chacun d’entre eux est susceptible d’être arrêté et interrogé. Ils s’efforcent de faire payer par les villageois eux-mêmes les dépenses engagées pour la sécurité de ces derniers. Ceux qui s’élèvent contre ces mesures peuvent être fusillés. Ceux qui acceptent de telles méthodes, en revanche, se dévalorisent. Ils deviennent caractérisés par la honte et la peur. Dans l’un ou l’autre des cas ci-dessus, l’État a atteint son objectif. »

L’auteur s’est uniquement concentré sur le cas de la Turquie mais une analyse similaire peut être faite :

  • dans le cas de l’Irak : le génocide kurde de 1988 appelé Anfal (50 000 à 180 000 civils kurde tués) que trop peu de personnes connaissent avec le bombardement à l’arme chimique sur la population d’Halabja en 1988.
  • dans le cas de la Syrie : je citerai cet article : "Syrie, le facteur kurde". « Le « recensement exceptionnel » de 1962 a permis de retirer leur nationalité à quelque 150 000 Kurdes classés comme étrangers et qui, plus généralement, tendait à remettre en cause la citoyenneté syrienne des membres de cette communauté ainsi qu’à consolider leur opposition avec les autochtones du pays.

Un deuxième seuil fut marqué par l’expropriation de bon nombre de propriétaires kurdes et par le transfert à des colons arabes, à partir de 1966, des terres agricoles les plus fertiles situées le long des frontières turque et irakienne : c’est la stratégie de la « ceinture arabe » couplée à la réforme agraire. L’objectif était ici d’amoindrir le poids démographique et économique des Kurdes et de modifier par là les équilibres sociaux et géographiques de la région. Ces mesures faisaient à l’origine partie d’un plan radical visant toute la Djézireh : déplacement progressif des tribus « dangereuses » ; campagne de déscolarisation ; promotion de guerres locales par l’intermédiaire de tribus arabes « patriotiques ». Même s’il n’a pas été appliqué, le fait que ce plan ait existé est révélateur d’une tentation de « solution » kurde sur le mode de la déportation, de la militarisation, de la guerre civile, voire de l’élimination, dans la Syrie des années 1960 »
Pour plus d’informations concernant les Kurdes, leur histoire ainsi que leur luttes actuelles, je vous invite à lire mon article sorti dans le QG décolonial : "Les Kurdes manipulés par l’occident contre les barbares islamistes, une raison de leur isolement au sein des luttes du sud".

Ce qui est essentiel à retenir pour le besoin est que cet article peut se résumer ainsi : malgré notre longue histoire d’existence, la violence la plus dévastatrice qui s’est mise en place contre les Kurdes n’aurait lieu qu’avec le développement de la modernité capitaliste des deux derniers siècles. Bien que les responsable de ces politiques dans la région aient été les États de Turquie, d’Irak, d’Iran et de Syrie, ce sont avant tout les puissances impérialistes mondiales, principalement la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis, qui ont préparé le terrain pour ces états, en leur offrant un soutien et des conseils pour commettre des massacres. 

Frantz Fanon et la « première balle » kurde

Ismael Besikci s’est aussi basé grandement sur l’œuvre de Frantz Fanon en tant qu’intellectuel ayant développé une pensée essentielle pour comprendre les peuples colonisés dans leur lutte de libération. Voici la description de la pensée de Fanon par l’auteur qui mérite d’être lu pour sa justesse et sa concision.

« Frantz Fanon a participé à la lutte de libération nationale algérienne. Il était un homme noir, né et élevé dans la colonie française de la Martinique, et a étudié la médecine à Paris. Au début des années 1950, il s’est intéressé au Mouvement de libération nationale algérien et, quelques années plus tard, il a réussi à être envoyé dans ce pays en tant que médecin. Une fois sur place, il a pu établir des relations secrètes avec le Front de libération nationale algérien. »

Frantz Fanon a développé une thèse sur les nations coloniales qui mérite d’être approfondie. En bref, son point de vue est le suivant : Organiser la résistance dans les nations coloniales et les amener au niveau d’une lutte armée est très difficile, étant donné que les colonisés sont conditionnés pour vivre dans la peur et l’intimidation. Les puissances coloniales leur font peur et les maintiennent sous leur contrôle. La répression, la force, la tyrannie, les insultes et le mépris entraînent une démoralisation qui fait que le peuple perd confiance en lui-même et en ceux qui l’entourent, et qu’il considère sa propre famille et sa nation comme extraordinairement basses et sans valeur.

Les puissances coloniales, quant à elles, semblent si puissantes que personne ne songerait à se battre contre elles. Les colonisés se résignent au sort qui leur est imposé, s’en remettant à Dieu plutôt que d’agir par eux-mêmes. L’État colonial souhaite deux choses de ceux qui sont sous sa domination. Premièrement, que les colonisés reconnaissent leurs dirigeants et pensent qu’ils ne pourraient pas exister sans leurs maîtres. Les colonisés doivent penser qu’ils ne sont rien d’autre qu’un peuple non qualifié, appauvri, sans foi ni loi, ignorant tout de l’économie, de l’administration et de la technologie.
Deuxièmement, alors que les colonisés doivent rester silencieux, la tête baissée, devant les insultes et le mépris les plus durs des puissances coloniales, ils doivent également être prompts à réagir à la moindre insulte ou menace de la part de leurs propres parents ou compatriotes, et faire de ces questions des questions d’honneur. Ce type d’environnement social et moral crée des individus agressifs et méchants, qui gaspillent leur colère sur leurs propres parents et compatriotes.

Les puissances coloniales exploitent cette condition psychologique au maximum. Elles approfondissent les conflits traditionnels au sein de la société, en créent de nouveaux, tout en encourageant les institutions traditionnelles à leurs propres fins. Dans les campagnes, les forces de sécurité violent les femmes locales devant leurs hommes, qui sont censés rester silencieux. Néanmoins, lorsqu’il s’agit de conflits entre villages ou tribus, ces mêmes personnes sont encouragées à se venger et à "sauvegarder leur honneur".

L’État colonialiste emploie des personnes dotées de telles mentalités dans les commissariats de police, les prisons et les chambres de torture. Tout cela indique qu’une société colonisée est une société blessée. Les personnes et les sociétés qui ne se rebellent pas contre la tyrannie et la répression sont blessées dans leur cœur.

Frantz Fanon souligne combien il est difficile pour les peuples de s’organiser et d’atteindre le point de guerre contre la puissance coloniale. Il s’attarde sur la nécessité de surmonter cette difficulté, et sur le travail concentré, insistant et décisif nécessaire pour obtenir des résultats. Il continue à dire que toutes ces conditions négatives peuvent être surmontées, et que n’importe qui peut être gagné à l’organisation. Lorsque ce militant tire sa première balle contre l’État colonialiste ou impérialiste, il se tue en fait lui-même. Avec cette première balle, il tue sa personnalité asservie, terrorisée, opprimée, donnant naissance à une nouvelle personne. Ce nouvel individu est celui qui a confiance en lui-même, en sa famille, en ses compatriotes et en sa nation. Il ne les considère plus comme inférieurs et sans valeur. Il ne voit plus les puissances coloniales comme écrasantes et omnipotentes. Il peut maintenant tout mettre en place, calculer sa propre force et celle de son ennemi, et agir en conséquence.

"La première balle" ne doit pas toujours provenir d’un fusil, mais doit être considérée sous un angle plus large. Son contenu peut changer en fonction du temps et du lieu. Une publication anticolonialiste pourrait également remplir la même fonction si le moment et le lieu s’y prêtent.

Cette « première balle » kurde est à bien des égards la fondation du PKK qui suit des années de revendications kurdes : « La fondation du PKK à la fin des années 1970, et les seconds procès orientaux qui ont débuté sous le régime du 12 septembre 1980 (en Turquie), ainsi que certains développements dans la prison de Diyarbakir, ont contribué à la propagation de la conscience nationale kurde. La lutte armée du PKK qui a commencé avec les opérations d’Eruh et de Shemdinli a constitué un tournant majeur dans l’éveil de la conscience nationale et la compréhension de la thèse sur le colonialisme. Selon les mots de Frantz Fanon, ce fut la "première balle". »

Cette première balle peut être différente pour chaque génération de Kurde. Pour celles de mes parents ce fut le PKK au Bakur (Kurdistan du Nord, à l’Est de la Turquie), pour moi c’est le Rojava (Kurdistan de l’Ouest, au Nord de la Syrie) et la bataille de Kobanê contre Daesh, aujourd’hui ce sont les révoltes au Rojhelat (Kurdistan de l’Est, à l’Ouest de l’Iran) depuis la mort de la jeune femme kurde de 22 ans Jîna Amini qui peuvent amener les Kurdes à sortir de l’emprise coloniale.

Une des particularités de la colonisation du Kurdistan est le génocide culturel appliqué contre les Kurdes visant particulièrement la langue kurde, interdite voir même dont l’existence est niée.

La langue kurde : contre l’assimilation, moteur de la conscience kurde

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La langue kurde est parlé par plus de 40 millions de personnes à travers le monde. Elle fait partie de la famille des langues Indo-européennes et appartient au groupe Irano-aryen de cette famille. Le kurde est, après le persan, la langue du monde iranien occidental la plus importante. Cette langue est le lien le plus fort de ce peuple politiquement et historiquement écartelé.

La langue kurde comprend différents dialectes qui, pour diverses raisons notamment historiques, n’ont pas pu s’unifier. On les répartis souvent en trois catégories :

  • Le kurmancî, kurmanji en français (langue parlée par quasiment 60% des kurdophones) comprenant le soranî. C’est la langue que je parle donc je me limiterai à une courte description de celle-ci uniquement.
  • Le zazakî ou zazaï ou encore dimili parlée majoritairement dans la région de Dersîm (ici autour de Bingöl) par plus de 3 million de Kurdes
  • Le goranî à l’extrême-sud du Kurdistan

Le kurmancî est écrit dans un alphabet kurdo-latin qui comporte 31 caractères, dont ceux qui ne figurent pas dans l’alphabet français sont : ç (comme le tch de tchèque), ê (comme é), î (comme i, en kurde « i » est un i muet), ş (comme dans chameau), û (comme ou). De plus le x se prononce comme la jota espagnole et le g comme dans Gabriel.

Quelques mots pour découvrir le kurmancî :
- Roj baş « bonjour ! »
- Navê min Azad e « Je m’appelle Azad »
- Tu çawa yî ? « Comment vas-tu ? »
- Ez baş im « Je vais bien »
- Spas « merci »
- Erê (ou belê) « oui »
- Na « non »
- Serçavan (formule très utilisée qui permet de saluer, remercier, ou dire « enchanté »)
- Bijî Kurdistan « Vive le Kurdistan »

La langue kurde a été et reste encore interdite dans les quatre pays colonisateurs. L’instruction de la langue kurde est interdite, les études sur la langue kurde sont prohibées, il n’y a pas de droit de porter un nom kurde (la jeune kurde de 22 ans tuée en Iran ne s’appelait pas Mahsa mais Jîna car le régime iranien lui a explicitement interdit ce nom), de donner un nom kurde à son village ou à sa ville sous peine de prison.

Plus encore, l’existence même de la langue kurde est niée. C’est plus qu’un interdit, c’est une négation d’existence. On retrouve là l’une des pratiques coloniales la plus violente et la plus répandue : la négation de l’autre, allant dans le cas kurde jusqu’à une négation de sa culture et de sa langue. Pour bien comprendre cela, je cite un extrait du livre Être kurde, un délit ? de Jacqueline Sammali dans lequel un Kurde explique la violence de ce type de négation :
« Ce que vous devez comprendre c’est qu’on ne disait pas "En Turquie, la langue kurde est interdite" Non, ce mot lui-même n’existait pas, un point c’est tout. À la télévision, dans les déclarations officielles, on entendait toujours la même rengaine : tous les citoyens de la Turquie sont des Turcs, le turc est la seule langue officielle, etc. Et on avait vraiment l’impression de ne pas exister. Ce qui frappe effectivement le plus les gens qui séjournent au Kurdistan de Turquie, c’est le fait que les mots soient gommés. On ne parle pas du Kurdistan turc comme on parlait de l’Algérie française, du Congo belge. Ce déni total a provoqué maintes situations où le cocasse se mêle au tragique. Puisque le mot kurde lui-même ne doit pas être prononcé, lorsque les autorités ont à faire avec des Kurdes qui ne parlent que leur langue maternelle, ils jonglent pour ne pas devoir prononcer "’le mot". En été 1989, on m’a rapporté cette anecdote publiée dans la revue "Vers l’An 2000" : Un officier turc voulait interroger un vieux ne sachant que le kurde. Il avisa un jeune du village et l’interpella pour lui demander : viens ici, toi, est-ce que tu parles la langue ennemie ?" »

Quels effets une telle situation peut avoir sur un peuple colonisé ? Réponse dans international Colony Kurdistan  : « Les dimensions psychologiques de l’interdiction de parler sa propre langue peuvent être exprimées comme suit. Les personnes interdites de parler leur propre langue sont comme des personnes à qui on a coupé la langue. Cela conduit à la perte de l’intégrité sociale, psychologique et physique. Il en résulte un peuple malsain, déséquilibré et sans confiance. Une société composée de telles personnes est une société malsaine, facilement gouvernée par d’autres. Dans une telle société, tout peut être imposé par des ordres, des coups et des menaces. Ils peuvent être canalisés dans n’importe quelle direction. La seule façon pour une telle société de recouvrer la santé est de prendre conscience des interdictions qui la frappent et d’examiner sa propre identité ».

Mais cette même atteinte à la langue kurde est devenue une arme pour l’individu colonisé. En se rapprochant de sa langue, le colonisé kurde ressent une joie et une force décuplée car il se sent de plus en plus solidaire de son peuple, de son histoire et de sa culture.

« On peut dire que les méthodes colonialistes ont réussi lorsqu’elles font oublier aux gens leur langue maternelle et les empêchent de prendre conscience de ce processus même. Une fois que les masses prennent conscience de ce qui se passe et remettent en question ce processus, cela signifie que l’assimilation s’est arrêtée. Nombre de ces personnes qui ont joué un rôle déterminant dans la fondation des associations culturelles révolutionnaires de l’Est (en Turquie) dans les années 1960 ne parlaient pas leur langue maternelle. Selon l’État, ils avaient été assimilés. Néanmoins, ayant pris conscience de leur véritable identité, ils ont ressenti le besoin d’entamer une lutte pour la démocratie. Beaucoup d’entre eux ont ensuite appris le kurde, tant à l’oral qu’à l’écrit. En effet, nombre des personnes qui se sont impliquées dans la publication de journaux kurdes ne parlaient pas le kurde, mais elles avaient pris conscience de leur identité et étaient devenues des militants. Aujourd’hui, une grande partie des Kurdes insistent pour parler le kurde, leur langue maternelle, dans les tribunaux, même s’ils connaissent le turc. »

La poésie kurde comme preuve de l’histoire coloniale des kurdes

Fanon : « La culture nationale est l’ensemble des efforts faits par un peuple sur le plan de la pensée pour décrire, justifier et chanter l’action à travers laquelle le peuple s’est constitué et s’est maintenu. La culture nationale, dans les pays sous-développés, doit donc se situer au centre même de la lutte de libération que mènent ces pays. »

La période allant du XVIe au XIXe siècle est l’âge d’or de la féodalité kurde avec une certaine autonomie voire une indépendance des seigneurs kurdes. La prospérité de cette époque a permis le développement de la culture et de la langue kurde. La poésie issue de cette situation atteste de la nature coloniale du peuple kurde depuis des siècles mais aussi, comme le décrit Fanon, des efforts faits par les Kurdes pour « décrire, justifier et chanter l’action à travers laquelle le peuple s’est constitué et s’est maintenu ».

Voici des extraits de poèmes kurdes :

Melayê Cizîrî (1570-1640), aka le Ronsard kurde, se présente en ces termes :

« Je suis la rose de l’éden de Botan [1]
Je suis le flambeau des nuits du Kurdistan. »

L’un de ses élèves, Elî Teremaxî (1590-1653), La chanson de ma terre :

« Elle sont longues les routes des siècles
Elle est sans fin la vie des peuples.
J’ai trouvé des vestiges miraculeux
De ta langue si belle, ô mon peuple,
En contemplant le bleu
De tes eaux et de ton ciel pur.
Tant d’orages, tant de cris,
Tant de mots inconnus à nos oreilles.
La nuit était longue et l’horizon gris
Mais comme il est merveilleux le réveil.
Souffle dans cette flûte
De ses rythmes doux tombent des perles
Plus belles que celles qui dorment dans la nuit des mers.
Sur les plateaux de cette terre
Mot kurde ! Toi seul n’est pas éphémère. »

Ehmedê Xanî (1650-1706) le plus grand poète kurde de la période classique, grande personnalité qui est considéré par beaucoup comme l’aïeul du nationalisme kurde, a écrit Mem û Zîn, immense chef d’œuvre, grande histoire d’amour comparable à celle de Roméo et Juliette. Sa traduction est disponible dans Joyce Blau, Mémoire du Kurdistan, 1984.

« Réfléchis ! Du pays des Arabes à celui des Géorgiens
Les Kurdes se dressent comme des citadelles.
Ces Turcs et ces Persans s’en font des remparts
Les Kurdes les entourent des quatre côtés.
Les deux camps ont fait du peuple kurde
une cible pour la flèche du destin.
On dirait que [les Kurdes] sont les clés des frontières
Chaque tribu contient comme un barrage.
La mer des Turcs et l’océan des Perses
Lorsqu’ils se dressent, se rejoignent et s’affrontent.
Les kurdes en sont éclaboussés de sang
Ils les séparent comme un fossé.
Générosité, magnanimité, noblesse,
Autorité, ardeur, courage,
Tout cela est la marque du peuple des Kurdes,
Ils s’appuient sur l’épée et sur la puissance du droit. »

Ces vers d’Ehmedê Xanî, écrits il y a plus de trois siècles résonnent encore par leur actualité ardente. La situation des Kurdes, la description géopolitique du Kurdistan expliquant que tous leurs voisins leur ont refusé leur indépendance depuis des siècles, tout résonne encore aujourd’hui. C’est la clé pour comprendre le combat de libération des Kurdes et le caractère colonial de leur situation.

Le peuple Kurde est donc un peuple colonisé qui subit les ravages du colonialisme : expropriation des ressources, développement très inférieur au Kurdistan par rapport au reste de la région, violences physiques atroces, génocides, négation d’existence, négation d’identité, stigmates profonds dans l’esprit du peuple kurde, etc. L’aspect très particulier de l’histoire et de la géographie des Kurdes nous amène à préciser cette nature coloniale : à bien des égards, le Kurdistan est moins qu’une colonie car il n’est même pas reconnu comme tel ; la négation d’existence est poussée à son extrême allant jusqu’à refuser le statut de colonisés aux Kurdes, à nier leur langue. Mais le concept de colonie internationale développé par Ismael Besikci et décrit dans cet article permet de mieux comprendre la situation des Kurdes. C’est crucial d’affirmer la nature coloniale particulière de l’oppression subie par les Kurdes afin de déterminer la meilleure stratégie pour leur libération.

Bijî Kurdistan !

Écrit réalisé par Azadî le 20 Octobre 2022
Twitter : Azadî (@MockingMarx)
Berxwedan jîyan e (la résistance c’est la vie) ✊ | Bijî Kurdistan ❤️💛💚


Notes

[1Nom de la principauté situé au point limitrophe turco-syro-irakien dont il est originaire.

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