« Les Soulèvements de la terre proposent un ancrage terrestre au mouvement pour le climat »



Derrière les agitations politiques, quel est le sens de cette coalition inédite de paysans, syndicats, mouvements climat et activistes, désormais portée par 170 comités locaux ? Dans cet entretien, deux compagnons de route du mouvement éclairent son origine, sa dynamique et sa solidité politique après deux années et demie d’existence.

« Les Soulèvements proposent un ancrage terrestre au mouvement pour le climat »

Antoine Chopot · Alessandro Pignocchi
16 juin 2023

A l’initiative d’Emmanuel Macron, la dissolution des Soulèvements de la Terre est relancée. Derrière les agitations politiques, quel est le sens de cette coalition inédite de paysans, syndicats, mouvements climat et activistes, désormais portée par 170 comités locaux ? Dans cet entretien, deux compagnons de route du mouvement éclairent son origine, sa dynamique et sa solidité politique après deux années et demie d’existence.

Pourquoi avez-vous décidé de soutenir l’initiative des Soulèvements de la Terre ?

Antoine Chopot  : Parce qu’il s’agit d’un des mouvements les plus créatifs et inventifs des dernières années ! Trouver une réponse à l’accaparement des terres et de l’eau par l’agro-industrie devient vital, et les Soulèvements de la Terre proposent une prise concrète sur le monde que l’on veut et que l’on va habiter dans les prochaines années.

Les Soulèvements décident stratégiquement d’entrer dans la question écologique par la question de la terre : celle de sa marchandisation, de son accaparement et de sa bétonisation galopante. À partir de cette question précise, on peut tirer un ensemble de fils liés entre eux : Qui possède la terre aujourd’hui ? Comment reprendre les terres au vu du grand nombre de départs à la retraite des agriculteurs (la moitié dans les prochaines années) ? Comment s’installer en agriculture paysanne sans être issu du milieu agricole ? Comment changer les règles du partage des terres ? Quel modèle agricole faut-il financer ? Comment stopper l’intoxication du vivant ? Il s’agit de proposer un ancrage terrestre au « mouvement pour le climat » encore un peu trop étranger aux enjeux du foncier, de la paysannerie, du partage de l’eau ou même de la foresterie.

Et cela semble marcher. Les actions conjointes des Soulèvements, de Bassines non merci, de la Confédération paysanne, de XR, etc., autour des méga-bassines sont assez exemplaires, dans la mesure où elles sont parvenues, après un travail de longue haleine, à faire converger quelques 30 000 personnes sur une question qui jusque-là était complètement passée sous les radars – qui avait entendu parler des « méga-bassines » il y a encore un an ? Maintenant que la question collective et démocratique, et pas seulement technique, de la gestion de l’eau a fait effraction dans le monde commun, plus personne ne peut l’ignorer.

Alessandro Pignocchi : Les Soulèvements de la Terre nous semblent être l’un des mouvements politiques les plus enthousiasmants du moment. Ils ont pris acte que la parenthèse historique de la sociale démocratie est refermée, que les élites politiques et économiques ne font plus la moindre concession. Les classes dirigeantes et possédantes, face à la crise écologique, n’ont pas fait le choix de chercher à en atténuer les effets, moins encore de la résoudre, mais de se mettre à l’abri en renforçant les structures qui assurent leur domination – choix qui peut être en partie non conscient, et qui se dessine, en creux, lorsqu’une classe ultra-dominante suit ses intérêts à vue de nez. Elles attaquent pour ce faire sur tous les fronts, celui des retraites comme celui des méga-bassines. Face à ce niveau de conflictualité qu’elles imposent, les courroies classiques de la démocratie représentative ne sont plus suffisantes. Les Soulèvements de la terre proposent de territorialiser les luttes pour leur redonner une ampleur fondamentale, primordiale, vitale : la terre, les ressources, les usages. Les luttes écologistes se mêlent ainsi de façon indissociable aux luttes sociales, elles sortent ensemble du statut défensif auquel elles sont de plus en plus souvent cantonnées pour devenir une force de proposition, pour esquisser des manières désirables d’habiter collectivement la terre.

Que pensez-vous de l’annonce de sa dissolution ?

Alessandro Pignocchi : Elle n’est pas surprenante. C’est une étape dans la stratégie classique des gouvernants pour lutter contre les formes les plus virulentes d’opposition : créer et isoler la figure du « radical », le distinguer clairement d’autres profils d’opposants générés tout aussi artificiellement. Mais ça va être compliqué pour eux sur ce coup-là, les modes d’action des Soulèvements de la Terre étant pensés pour résister à cette stratégie. Les actions de sabotage, par exemple, ne sont pas menées par dix personnes cagoulées en pleine nuit, mais par des dizaines de milliers de personnes, en plein jours, qui revendiquent publiquement ce mode d’action, et parmi lesquelles on trouve des familles, des élus, des membres d’organisation jugées par ailleurs tout à fait respectables. L’appel à se déclarer publiquement membre des Soulèvements de la terre a rassemblé plus de cent mille signatures, parmi lesquelles des personnalités aussi différentes que Cyril Dion, Valérie Masson-Delmotte et Annie Ernaux.

Antoine Chopot : Cette annonce est scandaleuse, un contre-feu gouvernemental pour faire diversion dans un contexte de violences policières, de répression du mouvement contre la réforme des retraites et de surdité dangereuse du pouvoir en place. L’activisme des Soulèvements s’inscrit dans une longue tradition de rassemblements et d’actions écologistes, systématiquement dénoncés et stigmatisés par les pouvoirs en place. La réactivation par Darmanin de la catégorie infamante d’ « éco-terrorisme » en est la dernière manifestation spectaculaire. Or, il est à l’évidence absurde de mettre sur le même plan un attentat terroriste et les actions des Soulèvements – le mot ne fera pas long feu, les ficelles sont trop grosses. Avec les dérèglements écologiques en cours et à venir, l’ « activisme écologiste » a de beaux jours devant lui, et aucun Darmanin ne pourra y faire quoi que ce soit.

Aussi, il ne faut pas se laisser absorber par l’agenda et le discours policier du gouvernement, qui tente de détourner l’attention collective de la question de l’eau et des retraites par l’annonce de cette dissolution. On peut douter de l’effectivité réelle de cette dissolution dans la mesure où les Soulèvements sont une coalition très large, qu’il sera très difficile de paralyser. Cette tentative de dissolution des Soulèvements ne fait que porter au grand jour l’immense tissu de solidarités qui était déjà là souterrainement – entre luttes, collectifs, organisations, syndicats, habitants, intellectuels, etc. – et qui est en train de croître de plus belle à cette occasion. Le retournement est saisissant. Comment on l’entend ici et là, « ce qui se soulève ne se laisse pas dissoudre ».

Lire la suite :
https://www.terrestres.org/2023/06/16/les-soulevements-proposent-un-ancrage-terrestre-au-mouvement-pour-le-climat/



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