Atelier d’écologie politique « Penser les transitions »

Leur transition et la nôtre

Depuis les années 1980, des mots nouveaux prolifèrent et recomposent en profondeur le langage politique comme celui des sciences sociales. Le concept de transition est de ceux-là. Comme « risque » et « développement durable », ces notions profondément ambiguës ont conquis en quelques années une audience considérable. La transition peut être démographique, démocratique, écologique, énergétique ou sociale. La prolifération de l’idiome des transitions accompagne l’émergence d’une nouvelle conception du changement socio-historique et interroge en profondeur les trajectoires de la mondialisation, du capitalisme et de son appareillage technoscientifique.

En France, en 2015, a ainsi été adoptée la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte » ; des colloques universitaires se multiplient qui proposent de « penser et mettre en œuvre les transitions écologiques » ; « les transitions écologiques et alimentaires » sont un thème central d’un des trois domaines prioritaires (intitulé : « Territoires, environnement, aliments ») du projet I-SITE porté par l’université de Bourgogne-Franche-Comté (UBFC). En 2016, l’UBFC a mis en place un éphémère « Réseau de Recherche et Innovation sur la Transition socio-écologique ». Financée par le Conseil régional, cette initiative locale en partenariat avec L’ADEME, voulait s’inscrire dans une rationalité gestionnaire et entendait accompagner et soutenir des « acteurs et porteurs de projets », elle se présentait comme « un “facilitateur” de capitalisation et de visibilité des recherches menées sur la transition socio-écologique dans une dynamique interdisciplinaire », elle ambitionnait d’accompagner « le changement des modes de vie et d’habiter, des modes de consommation, des pratiques professionnelles, des territoires urbains et ruraux ».

À y regarder de près, l’intérêt pour les transitions s’inscrit dans une longue généalogie intellectuelle et politique qui reste encore à reconstruire. En 1964, dans un ouvrage consacré à « la signification du 20e siècle – la grande transition », l’économiste Kenneth Boulding évoquait l’évolution des sociétés industrielles vers un stade « post-civilisé » marqué par le développement conjoint des sciences et des technologies, par la transition démographique, par une mutation des institutions, et la redéfinition profonde des environnements physiques du globe. Cette transition était déjà pensée comme à la fois prometteuse et dangereuse. Selon le philosophe Pascal Chabot, l’imaginaire de la transition né à la fin du 20e siècle recouvre un nouveau rapport au temps, au passé comme au futur, il rompt avec le langage de la révolution qu’il tente d’ailleurs de remplacer en partie. La transition serait liée à une autre conception du temps conçue comme une spirale, à la fois cyclique et sans retour possible. Alors que l’idée de révolution, qui a modelé de nombreuses luttes sociales du passé, visait à une rupture radicale avec le présent, les mouvements sociaux réunis derrière le concept de transition chercheraient désormais à construire un « au-delà », à faire transition (« trans-ire », aller au-delà) sans rompre radicalement tous les liens existants mais en les modifiant subtilement. Penser la question des transitions conduit dès lors à interroger les recompositions des répertoires d’actions protestataires contemporains, leurs formes inédites, leurs singularités et leurs liens avec les formes plus anciennes.

La montée en puissance du langage des transitions est en effet contemporaine d’une vaste crise de la téléologie du progrès. Elle accompagne aussi l’ascension du mouvement dit des « transition towns » né en 2005 dans la petite ville de Totnes, au sud-ouest de l’Angleterre. Cette expérience a rapidement essaimé outre-Manche, donnant naissance à de nombreux groupes locaux – environ un millier recensés en 2012 – et à la publication de manuels pratiques de transition traduits dans de nombreuses langues. Rob Hopkins notamment a enseigné la permaculture – ensemble de méthodes agricoles économes en énergie et respectueuses des êtres vivants et de leurs relations– et milité pour l’adoption de nouvelles pratiques agricoles. Plutôt que de rompre radicalement avec les formes économiques et sociales dominantes de l’agriculture conventionnelle, il s’agit d’engager un changement progressif de modèle sans violence, adapté aux enjeux d’une « société post-pic pétrolier ». Derrière le concept de transition, il y a donc de nouveaux mouvements sociaux tel celui des agriculteurs à la fois bio et locaux, mais aussi toutes les nouvelles formes de commercialisation en circuit court ou les diverses formes d’échanges dits « équitables et solidaires ». Mais l’idée de transition trouve également ses racines dans le contexte des « crises énergétiques » des années 1970 et dans la promotion de nouvelles politiques publiques gestionnaires visant à conjurer l’effondrement des sociétés industrielles et les peurs qu’il provoquait alors en Europe et aux États-Unis. Le langage de la transition a été porté par des institutions internationales, des lobbies industriels, des think tanks libéraux soucieux de construire des images moins anxiogènes du futur. Alors que certains annonçaient « la fin de l’histoire » avec la mondialisation néo-libérale, la transition devrait en quelque sorte permettre de « recycler la fresque traditionnelle du progrès en téléologie d’un futur écologique » (Bonneuil et Fressoz 2013 : 118).

Au vrai, cette dynamique autour de l’idée de transition, plurielle et présentée comme ambitieuse, reste fortement ambiguë : d’un côté, elle est associée à la nécessité, pour la survie de l’humanité, de changements radicaux et de nouveaux modes d’« attachement », mais elle apparaît souvent déclinée dans un cadre discursif fortement technocratique et « croissanciste » ; elle s’inscrit dans une perspective de recomposition verte du capitalisme (fondée en particulier sur la notion de service éco-systémique) et de poursuite du formatage néo-libéral des choses, des êtres, des collectifs et des territoires. Le projet I-Site de l’UBFC en est la manifestation malheureusement éclairante moins par ses contenus scientifiques (les domaines prioritaire) que par le mode de gouvernement qu’il prétend mettre en place pour remplir des objectifs déclinés ad nauseam d’excellence et de compétitivité (par exemple « promouvoir la marque UBFC »).

Nous pensons que cette ambiguïté est le plus sûr moyen d’une acceptation inquestionnée de cette notion, en particulier par manque de réflexivité et d’exigence constante à comprendre, pour chaque action faite ou déclarée en son nom, ce que le mot recouvre. Nous pensons que l’université devrait être le lieu, peut-être plus qu’ailleurs, de ce travail indispensable, au lieu de n’être qu’une institution servile de reproduction des trajectoire actuelles. Aussi, nous souhaitons créer un espace de réflexion et associer des chercheurs et enseignants-chercheurs de l’UBFC intéressés par ces problématiques, pour enquêter sur le champ d’application de l’idée de transition, sur son historicité, sur les enjeux à la fois sociaux, politiques et environnementaux que soulève l’incessante référence à celle-ci. L’objectif en serait alors double : à la fois susciter des approches croisées et pluridisciplinaires liées aux recherches portant sur la désindustrialisation, sur les mondes ouvriers et du travail, sur la coopération, sur les conflits sociaux, sur l’environnement ou la justice environnementale, sur les expériences de l’anticapitalisme, etc. ; et développer une réflexion sur le caractère situé de ces entreprises de connaissance induisant la perspective de postures scientifiques engagées ou impliquées. Bref faire en sorte que le motif de la transition socio-écologique ne soit pas que l’habillage vertueux d’un néo-libéralisme qui ne dit pas son nom et promouvoir une science concernée et mobilisée par et devant les urgences de notre temps.

Site internet de l’Atelier d’écologie politique « Penser les transitions »



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