Avortement sans frontières



Comment féministes et anarchistes bravent les lois anti-avortement polonaises

En Pologne, l’avortement a été presque complètement interdit depuis 2020. Néanmoins, un réseau d’anarchistes et d’autres féministes s’efforcent de garantir l’accès à l’avortement pour les personnes qui en ont besoin – que ce soit de manière légale ou non. Maintenant que l’avortement a également été interdit dans de nombreux États des États-Unis d’Amérique, les personnes en Amérique du Nord ont tout à gagner à mieux connaître l’expérience de celleux qui affrontent cette situation depuis des années. Afin de savoir comment les activistes de Pologne utilisent l’action directe et l’entraide pour que l’avortement reste accessible, nous avons interviewé des participant-e-s à ce réseau.

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En Pologne, on trouve sur des autocollants largement diffusés un numéro de téléphone qui permet aux personnes ayant besoin d’un avortement d’entrer en contact avec la ligne d’aide téléphonique d’un réseau d’associations connu sous le nom collectif d’Abortion Without Borders (AWB). La loi polonaise sur l’avortement étant une des plus répressives d’Europe, ce réseau démontre le pouvoir de la solidarité internationale en défense de la liberté reproductive. Les groupes suivants font partie du réseau Abortion Without Borders : Abortion Dream Team (ADT) et Kobiety W Sieci en Pologne, Ciocia Basia en Allemagne, Abortion Network Amsterdam (ANA) et Women Help Women (WHW) aux Pays-Bas, et Abortion Support Network (ASN) au Royaume-Uni.

Asia, un-e activiste anarchiste de Pologne qui s’est installée à Amsterdam pour travailler avec Women Help Women, se rappelle comment ces groupes se sont rencontrés en 2018 à l’initiative d’une personne du Royaume-Uni, qui les voyait faire un travail similaire chacun-e de leur côté et qui suggéra qu’ielles unissent leur forces. « L’idée était de trouver des solutions pour pouvoir accéder à des avortements tardifs, particulièrement pour les personnes vivant dans des endroits où il n’y avait pas d’accès facile à des services d’avortement, et aussi de diffuser de l’information, » raconte Asia.

La ligne d’aide téléphonique d’AWB est assurée par Kobiety W Sieci, qui conseille les appelant-e-s sur leurs différentes possibilités et les met en contact avec d’autres groupes du réseau, en fonction de leurs besoins. Si une personne qui se trouve en Pologne veut partir à l’étranger pour interrompre une grossesse, les conseiller-e-s la redirigent vers Ciocia Basia, une collective militante queer féministe basée à Berlin qui s’occupe de monter des structures de soutien pour les personnes y venant dans le but d’avorter. Les personnes qui préfèrent opter pour un avortement médicamenteux à la maison peuvent commander les pilules nécessaires auprès du service international de télésanté de WHW. Asia souligne le fait qu’il est capital pour les activistes et conseiller-e-s d’utiliser un vocabulaire spécifique pour parler de ce sujet car, bien que la loi polonaise ne criminalise pas les personnes qui interrompent leur grossesse, c’est devenu de plus en plus dangereux d’aider quelqu’un-e à obtenir un avortement en Pologne.

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« Au cours de l’année précédente, Abortion Without Borders a aidé 44.000 personnes vivant en Pologne à accéder à un avortement :

  • 6474 personnes ont pris contact avec la ligne d’aide téléphonique d’Abortion Without Borders.
  • 40 % des personnes ont révélé un cas d’anomalie fœtale de leur plein gré.
  • 236.000 ₤ ont servi à payer les avortements chirurgicaux, les voyages, le logement et les pilules abortives.
  • 1200 personnes ont voyagé pour se rendre dans une clinique à l’étranger. »

Dans ce pays de tradition catholique, la loi sur l’avortement a une histoire compliquée. Suite à la chute du communisme au début des années 1990, l’Église commença à faire pression en faveur d’une nouvelle législation restreignant l’accès à l’avortement. Depuis 1932, la procédure abortive était légale en cas de viol ou de risque pour la santé maternelle, et la loi de 1956 avait élargi les critères légaux d’accès à l’avortement pour y inclure les « conditions de vie difficiles. » En 1993, le gouvernement non-communiste nouvellement élu fit passer une loi supprimant les raisons sociales et financières comme critères permettant d’accéder à l’avortement – gardant uniquement le viol, l’inceste, le risque pour la santé maternelle et les anomalies fœtales comme seuls cas où l’avortement était légal. En avril 2016, des organisations anti-choix polonaises déposèrent un projet de loi pour interdire l’avortement dans toutes les situations, excepté en cas de danger pour la vie de la personne enceinte – projet de loi qui fut adopté par le Sejm [une des chambres du parlement polonais] au mois de septembre de la même année. L’autre chambre du parlement polonais rejeta la loi par un vote au cours du mois suivant, après que des dizaines de milliers de personnes se soient révoltées – dans différentes villes à travers toute la Pologne – contre la proposition de loi lors de manifestations décentralisées connues sous le nom de « Czarny Protest » (« Manifestation Noire »).

Malgré cela, le 22 octobre 2020, le Tribunal Constitutionnel interdit de fait presque complètement l’avortement, jugeant qu’interrompre une grossesse pour cause d’anomalies fœtales est anticonstitutionnel. Cela déclencha des manifestations massives durant lesquelles plus de 400.000 personnes descendirent dans la rue pour protester contre cette décision et contre le parti d’extrême-droite au pouvoir, le Parti Loi et Justice (PiS). Selon les statistiques officielles du Ministère de la Santé, 1074 des 1110 avortements légaux pratiqués en Pologne l’année précédent cette décision étaient dus à des anomalies fœtales ou à des maladies mettant en jeu le pronostic vital. Néanmoins, le nombre d’avortements légaux n’offre qu’une petite indication du nombre annuel de personnes en Pologne qui interrompent leur grossesse. Des dizaines de milliers le font également chaque année en commandant des pilules abortives par la poste, ou en se rendant hors du pays pour faire un avortement chirurgical en centre médical.

Vu les obstacles empêchant d’accéder à un avortement par la voie légale, les personnes en Pologne se sont en grande partie tourné-e-s vers ces options par défaut, même dans les cas où ielles auraient légalement le droit d’avorter. Par exemple, pour interrompre une grossesse qui résulte d’un crime, une personne enceinte doit fournir d’une lettre certifiée par un-e procureur-e général-e confirmant qu’ielle a bien été violée. Ce genre d’obstacles bureaucratiques peut rendre impossible l’accès à une procédure abortive avant le délai de 12 semaines de grossesse, au-delà duquel l’avortement est interdit quelles que soient les circonstances.



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