[Bolivie] Femmes puissantes arc-en-ciel

Écho de la puissance des féministes indigènes de Bolivie après le coup d’état.

Nous publions ce courrier, reçu d’une amie vivant actuellement en Bolivie. Il nous est parvenu au début du mois de décembre 2019. Il est bien difficile de synthétiser le contexte politique bolivien aussi nous préférons vous conseiller le texte : « Vers une contre-révolution ? » paru sur le site lundi.am. Construit comme une lettre ouverte et comme une réponse à la féministe Rita Ségato, ce texte est une source précieuse. Il met en lumière l’intersection entre l’indigénat et le féminisme de femmes boliviennes et la manière dont ces éléments premiers forment une politique, un parti-pris.

Chères, chers,

J’ai traduit, une nuit de tristesse, ce texte : Femmes puissantes arc-en-ciel, que j’aimerais partager avec vous et qui résonne dans le silence glacé de cette séquence crépusculaire qui s’est ouverte en Bolivie, il y a quinze jours maintenant.

Je vous restitue un peu le contexte de ce texte. Il y a en ce moment, dans le monde intellectuel en Argentine, au Brésil et en France notamment, une grande controverse concernant ce qui a lieu en Bolivie : s’agit-il d’un coup d’État ? Plusieurs textes d’auteur.e.s venant de la gauche anti-étatique (je ne sais comment les qualifier autrement) ont été écrits, textes en Bolivie de Maria Galindo et Silvia Rivera Cusicanqui, ou en Argentine de Rita Segato [1] qui voudraient se saisir du moment pour ouvrir le bilan critique d’Evo Morales, ou avec les mots de Segato : « profiter du moment pour repenser de manière critique la Bolivie ».

Nous sommes quelques un.e.s à être glacé.e.s par le contretemps absolu de ces positions.

L’urgence aujourd’hui, nous semble-t-il, est de documenter ce qui a lieu, la répression féroce de l’opposition, la mise au pas de la presse indépendante survenues depuis quinze jours. Nous dénonçons le coup d’État, appelons à une intervention de la communauté internationale, demandons la convocation de nouvelles élections de manière indépendante et avant que l’ultra-droite ne démembre entièrement l’opposition de gauche, la presse et ne continue de massacrer impunément les indigènes, les opposants, etc. Je vous laisse entendre la voix de ces femmes.

K.

LES FEMMES AUTOCHTONESPONDENT À RITA SEGATO : AVANT QUEMINISTES, FEMMES PUISSANTES ARC-EN-CIEL

Les warmis, zomo, femmes du Sud, femmes des territoires ancestraux, nous livrons notre parole fleurie en soutien au Président Evo Morales Ayma, qui, en raison d’un vote populaire, demeure le président de l’État plurinational de Bolivie.

Nous comprenons que Rita Segato a un écho dans le féminisme (blanc ?) dans lequel nous ne nous reconnaissons pas, c’est la raison pour laquelle nous exprimons notre profond désaccord avec la position que vous avez prise concernant la restauration néolibérale du coup d’État en Bolivie.

Quand vous dites « Nous devrions commencer à générer une rhétorique de valorisation d’autres formes de valeur qui se distinguent de la gestion des caciques ». Cela sonne très bien.

Nous demandons : est-ce que cette gestion des caciques est passée par votre corps ?

Nous avons vu, nous avons ressenti le goût amer des suites de la conquête. Nos hommes ont pris le pire du machisme colonial. Nous avons construit non seulement des rhétoriques, mais des résistances, des ré-existences à la domination machiste dans les nations autochtones et dans chacun des espaces de dépossession qui nous sont réservés. Mais placer Evo comme symbole du patriarcat est trop grossier.

Nous ne célébrons pas les dictons d’Evo sur les filles de 15 ans, parce que nous avons senti dans notre corps tout ce que signifie la réification de nos corps. Le corps ancestral, le corps mental, le corps physique et le corps émotionnel. Malgré cela, nous affirmons que ce qui s’est passé en Bolivie est un coup d’État.

Il est beaucoup plus simple d’analyser la Bolivie que vous ne le pensez. Votre complaisance intellectuelle semble vous avoir embrouillée. Qui a mené et à quelle fin le coup d’État ? Ce sont deux questions qui ordonnent notre sentir-penser. Vous vous rendez-compte que le coup d’État n’a pas prospéré à cause des Indiens de Chiquitania, ou des féministes de Bolivie, ni même des « grandes couches de la population » que vous mentionnez comme incrédules à l’égard du gouvernement d’Evo.

L’administration Trump et son artefact hégémonique tentent de récupérer l’Amérique latine par un bras évangélique messianique, avec les médias qui construisent des récits mensongers et clairement avec la police répressive et les forces militaires qui ont été priés à force d’injection d’argent peu saint dans les âmes obscures de l’indianité. Chaque jour, les preuves qui émergent de la planification extrême de ce coup d’État sont mises à jour.

Votre voix n’est pas n’importe quelle voix. Vous désignez l’avant-garde de la discussion dans les cercles intellectuels et féministes en Argentine. C’est pourquoi dans ce cas, Rita, nous sommes en profond désaccord et nous devons le faire savoir publiquement.

Nous avons construit un sentir-penser, l’éthique politique de nos peuples que nous n’allons pas garder sous silence, ni abdiquer au locus des privilèges des femmes blanches. Géolocalisées dans le sud, depuis les subalternités, depuis les altérités qui nous supposent inférieures, nous vous disons que votre voix fait mal. Nous ressentirons un grand vide à ne plus faire référence à vos travaux dans notre sentir-penser.

Nous ne pourrons pas romancer le rôle des femmes dans le coup d’État en Bolivie. Il ne s’est agi ni d’une rébellion citoyenne, féministe, indigène, ni même démocratique.

Ce qui est dangereux dans les discours « non binaires », comme vous vous en réclamez, c’est qu’ils finissent par assimiler deux positions opposées comme si elles étaient équivalentes. Pour une femme indigène qui vit le machisme et la violence dans sa vie quotidienne, ce n’est pas la même chose de trouver un service de santé laïc qui respecte la santé ancestrale que de trouver des médecins anti-droits qui l’assujettissent. C’était cela la Bolivie plurinationale. Il n’est pas nécessaire d’expliquer que la redistribution des richesses génère aussi un autre scénario pour la lutte et la libération du genre. Aucun mouvement indigène dépolitisé ou neutre en Amérique latine n’a fait cela. C’est bien ce qu’a permis de faire le néo-constitutionnalisme qu’Evo a provoqué en refondant l’État colonial en un État plurinational.

Nous sommes préoccupées par le fait que les arguments que vous avancez pour proposer de « nouvelles rhétoriques » constituent un beau camouflage, un euphémisme pour le discours raciste qui persiste dans les secteurs qui l’écoutent. Soudain, beaucoup de gens qui ne connaissent pas « avec leur corps » la réalité d’une femme autochtone, nient le coup d’état, le proposent comme une fatalité annoncée, et se représentent Evo comme un patriarche. Ce n’est pas un peu beaucoup ?

L’asymétrie du raisonnement « objectif » ou non-objectif est typique de la Colonie et c’est pourquoi nous la nommons. Nous pensons avec les corps tout entiers sur le territoire. Nous ne sommes pas et nous ne voulons pas être objectives.

Le cœur ordonne notre pensée dans notre sud. Elle l’a toujours fait et continuera de le faire. Nous rejetons votre affirmation fallacieuse selon laquelle « Evo est tombé de son propre poids » car plus de 45 % des voix, c’est ne pas avoir de poids ? La violation des règles du constitutionnalisme a-t-il plus de poids que le maintien d’un régime démocratique ? Avez-vous pesé les balles qui massacrent nos frères ? Nous sommes accablées par la mort de notre peuple.

Nous parlons depuis nos propres langues et maintenant nous écrivons dans la langue de la Conquête pour que vous nous lisiez. Si vous voulez, nous vous le dirons en mapuzungun, en chané, en chorote, en wichi, en pilaga, en guarani, en quechua, en aymara, en qom, en mocoy et nous vous le dirons aussi dans nos rêves.

Avant que féministes, femmes puissantes arc-en-ciel, complémentaires de nos hommes féministes qui livrent le bon combat.

Jallala Marichiwew



Notes

[1Rita Laura Segato est universitaire, anthropologue et activiste. Originaire d’Argentine, elle est professeure à l’Université de Brasilia. Intellectuelle majeure du continent latino-américain, ses travaux constituent des références pour analyser les thématiques de genre et de violence, dans une perspective féministe et décoloniale.
Elle prend position sur les évènements de Bolivie dans le courant du mois de novembre 2019 en ces termes : "Dans ma compréhension des événements, Evo est tombé par son propre poids"

"Il a engagé des actions au fil du temps qui lui ont causé une rupture de crédibilité puis créer une rupture de gouvernance. Pour moi, il n’est pas la victime d’un coup d’État, mais la victime du discrédit général dans lequel il s’est retrouvé à cause de ses actes."

Interviewée par Radio Deseo de Bolivie (en Argentine), Segato a expliqué ce qui posait problème à ses yeux : « La vision est totalement binaire. Le fait que Camacho soit une figure inacceptable et mauvaise n’implique pas qu’Evo Morales soit une figure parfaite. Il y a une approbation de sa figure encore plus grande que celle qui existait auparavant ».

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