Manifestation à Chalon : la chenille urtiquante de la BBBB

Récit de la journée de mobilisation du 20 février 2020 à Chalon, contre la retraite par points, Macron, et son monde.

Les choses commencent clairement à nous échapper, pensa-t-il, quand les Black Blocs mirent leur deux pieds en canard.

Un peu plus tôt, avant que la manifestation ne se fût élancée, il s’était dit naïvement que tout rentrerait dans l’ordre, pour cette 10e grande manifestation contre la retraite à points. Chalon-sur-Saône est une petite ville de province, après tout, et les gens voudraient revenir à une manifestation classique.

Mais sa hiérarchie semblait en douter. On l’avait donc envoyé suivre la manifestation dans le but d’infiltrer le gang de la Clémentine, et d’en déjouer les plans. Il avait d’abord pensé réussir sa mission car il avait repéré un manifestant recevoir un coupon, puis, quelques secondes plus tard le rouler en boule et l’avaler. Une consigne pour une action, en avait-il déduit. Il s’était approché de la personne qui distribuait, et avait réussi à obtenir le papier. Il avait aussitôt déchanté en le retournant : le verso était aussi blanc que le recto. Seule figurait la mention : « IPNS – ne pas jeter sur la voie publique ». Que pouvait bien signifier ceci... encore un message codé ? C’est alors qu’il avait vu un manifestant chauffer le papier à l’aide d’un briquet. De l’encre sympathique ! Le message avait dû être écrit au jus de clémentine. N’ayant pas d’allumettes sur lui, il avait été pris au dépourvu et n’avait pu moucharder les actions qui se profilaient pour cet après-midi. Il ne lui restait plus qu’à suivre passivement la manifestation.

Lorsque celle-ci s’élança, les regards se tournèrent vers un balcon surplombant la rue. Il leva la tête et vit une immense banderole noire se dérouler sur 2 étages : APOCALYPSE

Voilà qui annonce la couleur, songea-t-il. A ce propos il avait repéré deux Blacks Blocs qui arboraient le slogan « ACAB » sur une banderole.

Il essaya d’en savoir plus sur cet acronyme : un manifestant lui parla de Thatcher qui avait utilisé la police pour briser les syndicats lors des grèves des mineurs de 1984-1985. Quel rapport ? se dit-il. Il se sentit davantage éclairé par la réponse d’une autre manifestante : All Colours Are Beautiful. Voilà qui est plus explicite, mais pas moins intrigant : quelle incohérence... raisonna-t-il, se vêtir de noir et encenser la couleur... Il faudra que je note tout ça dans mon rapport.

Le cortège s’arrêta un moment devant le tribunal, le temps d’une photographie en noir et blanc des différentes banderoles des black blocs, dont celle-ci : NOUS GAGNERONS LA BATAILLE DES RETRAITES puis il reprit le parcours. Une minute de silence fut observée devant la permanence du député en hommage à Élodie, une infirmière tuée sur son lieu de travail. Une réponse à une nouvelle preuve de l’inhumanité du régime au pouvoir : le Président de l’Assemblée nationale venait en effet de refuser la tenue d’une minute de silence au palais bourbon. Mais quel gouvernement ignoble suis-je donc entrain de servir, réagit à cet instant le conseiller du sous-préfet délégué à la sécurité et à la tranquillité publique. Après le refus d’allonger le congé de deuil en cas de décès d’un enfant... C’en est trop. Sur cette réflexion il décida de mettre ses états d’âme de côté et de poursuivre sa mission.

Un peu plus loin en direction de la gare, les Black Blocs qui dansaient en brandissant une banderole DERNIERE SOMMATION se retournèrent et invitèrent les syndicats à les rattraper. Ceux-ci venaient d’être légèrement décrochés sur une portion plate. Un petit coup de pompe bien compréhensible après deux mois et demi de manifestations, conjugués au coup de bordure des Black Blocs. Les syndicats remirent du braquet et finirent par reboucher le trou : le peloton se reconstitua à la gare, où se déroula une nouvelle flashmob des Rosies, sur l’air de « Freed From Desire » de Gala.

Cette pause fût aussi l’occasion de prendre le temps de lire les slogans sur les pancartes. Les allusions salaces aux frasques d’un petit politicien local n’étaient pas en reste : L’onanisme rend sourd à la colère sociale ; Moins de branlette, plus de retraite ; Le monde pleure et le capital s’en branle ; Branle bas de combat à LREM...

En repartant de la gare, le Doblo-sound-system de Solidaires fût "escorté" par un véhicule de la brigade anti criminalité. Il dût alors passer en mode messages codés : « l’opération clémentine est reconduite – je répète – l’opération clémentine est reconduite ; la voiture des margoulins est noire aussi – je répète – la voiture des margoulins est noire aussi ; nous reprendrons un café à la gare – je répète – nous reprendrons un café à la gare. »

Le cortège s’arrêta devant la sous-préfecture pour des prises de parole des syndicats. Le conseiller du sous-préfet délégué à la sécurité et à la tranquillité publique regarda d’un œil inquiet les banderoles noires qui fleurirent ensuite devant les grilles, dont : RADICALISATION EN COURS, et imaginait la tête que devaient faire ses collègues et le sous-préfet qui observaient certainement la scène depuis les fenêtres.

Les choses commencent clairement à nous échapper, pensa-t-il, quand les Black Blocs mirent leur deux pieds en canard. Car un peu plus loin, une chenille était entrain de se former, mêlant des syndicalistes, des gilets jaunes et des Black Blocs. Donc particulièrement urticante. Elle démarra au son de la BBBB, la Black-Bloc-Bande-à-Basile. La chenille part toujours à l’heure, il était 17h, l’heure de terminer cette 77e journée de lutte contre la retraite à points.

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