Gilets jaunes, acte IV : Brouillard et possibles

Comment on sait quand on vit un évènement de l’ordre du soulèvement ou de la répétition ? Qu’est-ce qui fait un soulèvement ? Et jusqu’où est-on prêts à composer ?
Après 4 semaines de mobilisation, retour critique sur la manifestation dijonnaise du samedi 8 décembre.

Pour le quatrième samedi consécutif, les gilets jaunes ont pris la rue hier après-midi. Après les émeutes historiques du 1er décembre, tous les regards étaient tournés vers cette nouvelle manifestation, qu’on attendait décisive.
Si le 1er décembre a été qualifié de pré-insurrectionnel, alors, est-ce que, vraiment, l’insurrection, serait pour samedi ? Le cours de piscine de dimanche matin aurait-il lieu comme toutes les semaines ? Dimanche matin aurait-il seulement lieu ?
Alors que les manifestations des semaines précédentes avaient toutes été marquées, d’une manière ou d’une autre par des débordements, des surgissements inattendus, celle-ci s’est déroulée comme une chorégraphie déjà rodée. On ne peut pas demander à l’histoire de se répéter infiniment.

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Macron on t’encule pas, la sodomie c’est entre ami·es

Malgré une bruine et avec un vent contre nous, il n’y avait pas moins de monde que la semaine dernière. Au début, il y a un regroupement place de la République, puis on se ballade, vers Darcy. Ce n’est pas très énervé, ce n’est pas non plus tout à fait déprimé. On attend le début des hostilités, le grand moment, l’étincelle où enfin, tout s’enflammera comme dans nos rêves les plus fous.
Mais on marche tranquillement, il pleut un peu, c’est pas désagréable. Arrivés place Darcy, une gêne se fait sentir. Un homme en empoigne un autre, devant les bacqueux qui se prennent encore pour des cow-boys virils sans se rendre compte de leur ridicule ontologique, et il l’enjoint à partir, sous prétexte qu’il est arabe, ou casseur, ou jeune, ou on ne sait quoi. Choc, malaise. La BAC sourit intérieurement. Et puis, derrière ça, il y a un bourré qui crie « Dieudonné président », ou quelqu’un qui accuse la mère de Macron de sucer des ours. Laissez les mamans sucer qui elles veulent !

Ce moment où l’on retire nos gilets jaunes

On a tombé le gilet samedi, et pas seulement parce que l’on n’aime pas la coupe et la couleur.

13 décembre 2018

Une question se pose : qu’est-ce qu’on fout là ? Ou comment être là ? Parce qu’on est plusieurs à se dire qu’on ne veut pas se battre aux côtés de personnes qui se comportent comme ça. Ni même avec. Encore moins pour. Il ne faudrait pas faire de l’opportunisme émeutier, ou par peur de rater le train de l’Histoire, devoir se tenir avec des gens qu’on déteste et contre lesquels on se bat.

Le gilet jaune pèse lourd sur les épaules d’un coup.
Une remarque remarquable, un homme portant un gilet jaune demande à un autre en criant « Il est où ton gilet jaune ? Hein ? T’es pas un gilet jaune ? » et l’autre qui lui montre son sac en criant aussi, un gilet jaune accroché dessus. C’est surréaliste.
Le cortège, les visages qui nous entourent, deviennent hostiles, la confiance s’effiloche.

Le Peuple n’existe pas. Il n’y a pas UN peuple, comme une force brute, préexistante, qui interviendrait dans l’Histoire en cette qualité. Si un peuple des Gilets Jaunes existe, c’est le surgissement qui le fait naître et qui le fait exister. Ce peuple des Gilets Jaunes est lui-même aussi divers que la population à partir de laquelle il se forme. Le gilet jaune n’est pas une base politique mais un attribut partagé. Nous sommes divers et sans forcément d’évidences communes. Pas de quoi s’en étonner, mais cela nous le confirme une fois de plus.
S’il y a une lutte des classes profonde indéniable, il est cruel de se dire que cette force qui habite ce mouvement n’exclut ni le racisme ni la misogynie. Pourquoi le peuple, comme aiment à le nommer les journaux, devrait forcément traiter Macron de pédé ? Et qu’est-ce qu’on fait, face à des individus qui sont juste des gros cons et à côté de qui on défile parce que nous aussi, on pense que la lutte des classes, c’est important ?

À propos des enculés

« Quelles sont tes relations avec ton trou du cul à part l’obligation de chier ? »

9 février

Tolérer des remarques homophobes parce que ce sont des prolétaires qui les profèrent ? Parce que leur niveau d’éducation ne leur permettrait pas de se rendre compte de ce qu’ils disent contrairement aux éclairés des beaux quartiers ? Non. Nous n’excuserons pas les connards, qu’ils soient prolétaires ou non. Et en ce début de manif, il y en a eu. Et c’est souvent des mecs, sûrs de leur virilité.
Nous ne partirons pas. Nous ne pouvons pas rester dans ces conditions. Il est clair que nous ne voulons pas faire avec ces mots-là, ce vocabulaire ou ces actes de violence. C’est là, la limite à notre esprit de composition. Il faut arrêter de faire passer ces luttes APRÈS, parce qu’il y a une partie de l’histoire (#Marx) qui répète que les femmes et les pédés, on verra plus tard, que ces luttes sont moins importantes que les luttes sociales et qu’on règlera leurs problèmes de minorités après.
Après quoi, d’ailleurs ?
Après le Grand Soulèvement, bien sûr.
Après ce grand soulèvement généralisé du peuple.
Cette idée, ça fait longtemps qu’elle paraît désuète. Mais avec ces Gilets jaunes au nom rigolo et à la détermination de fer, on a cru de nouveau à quelque chose comme ça, sans vraiment y croire. Pas de naïveté quand-même, mais un petit soulèvement, comme ça, venu de nulle part. Chaque samedi, plus loin, plus fort et paf. Sauf que l’avantage de ce mouvement jusqu’alors était son caractère imprévisible. Maintenant, il est confronté à la question de la durée, la régularité de ces samedis, et qu’en faire, de cette régularité ? Comment on sait quand on vit un évènement de l’ordre du soulèvement ou de la répétition ? Qu’est-ce qui fait un soulèvement ? Et surtout, quels sont les points de bascule qui nous feraient nous dire que peut-être, il n’y aura pas de retour à une normale ? Après ce samedi, la possibilité d’une force qui enfle et gronde semble moins palpable, peut-être parce que les répétitions tendent à faire décroître un sentiment d’intensité. Peut-être parce qu’il faut garder l’ingouvernabilité des surgissements passés pour ne pas devenir routinier du samedi et de formes qui très vite se rôdent. La bataille finale est une fiction et logiquement ce samedi ne l’était pas. Mais c’est très bien, parce que notre arme, c’est le temps.

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Le casseur c’est ta sœur

Depuis les premières manifestations dijonnaises, une obsession se détache. Les Gilets Jaunes ont presque systématiquement été à la gare pour occuper les voies, dans la rue de la Liberté pour perturber le samedi shopping des consommateurs, ou devant la mairie pour interpeller les représentants du pouvoir local. Tout cela pour finir, immanquablement, par aller s’écraser sur les lignes de flics qui gardent la préfecture, attirés là comme des moucherons sur une lampe anti-moustique.
Ce samedi n’a pas dérogé à la règle, puisque après ce petit tour au centre-ville, le cortège s’est rapidement retrouvé, comme les semaines précédentes, à s’affronter avec les forces de l’ordre dans les rues avoisinant la Préfecture.

Comme le 1er décembre, des affrontements ont duré plusieurs heures, avec une intensité rarement atteinte à Dijon. Mais cette fois-ci, le camp d’en face était mieux préparé. Pas vraiment de dispositif mobile comme annoncé, mais des grilles anti-émeute enlevant toute possibilité d’imaginer pouvoir atteindre la Préfecture. Et du gaz, et des flashball. Toujours plus de gaz et de flashball. Des personnes ont été touchées au front, aux testicules, dans le ventre, les jambes, et un jeune homme a eu la mâchoire brisée par une de ces balles en caoutchouc.

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D’autre part, ces affrontements avaient un goût de déjà-vu, de réchauffé, et perdaient ainsi beaucoup de la force symbolique qu’avaient pu avoir, samedi 1er, les voitures brûlées devant la Préfecture. Surtout, l’impossibilité de pouvoir réellement atteindre la préfecture a cantonné ces affrontements dans le domaine du symbolique.

Qu’est-ce que cette obsession d’aller attaquer la Préfecture nous dit du mouvement ? Si, de prime abord, cette volonté de se confronter directement, sans médiation, avec l’incarnation locale du gouvernement parait à la fois légitime et bien sentie, elle témoigne aussi de ce que la plupart des gens considèrent comme l’ennemi, ou au moins comme l’adversaire. Pour beaucoup l’ennemi c’est Macron, son gouvernement et rien d’autre. "Macron démission" est le mot d’ordre le plus partagé.
Ce samedi, à quelques mètres des affrontements devant la Préfecture un petit groupe de personnes tente de diversifier les cibles, notamment en s’en prenant au distributeur automatique d’une banque. D’autres manifestants interviennent alors : "ça sert à rien ce que vous faites, allez plutôt vous battre devant la Préfecture".

Nous sommes face à un blocage. La Préfecture est manifestement inaccessible. Rendons-nous à l’évidence, on n’atteindra pas les bureaux du Préfet pour le mettre à genoux comme les policiers de Mantes-la-Jolie ont mis à genoux des lycéens révoltés. Pas pour le moment en tous cas. Le mouvement a besoin de se donner d’autres cibles, et celles-ci ne manquent pas. C’est une erreur de penser que le pouvoir se tient tout entier dans les institutions de l’État. Nos ennemis sont autant dans les banques ou dans les incarnations du capitalisme que dans les partis politiques ou dans les bureaux de Suquet [1]. La ville regorge de bâtiment et de dispositifs qui matérialisent l’injustice sociale et l’autoritarisme contre lesquels nous nous battons. Des actions moins centralisées autour de la place de la Rép et de la Préfecture pourraient être imaginées, contre les banques, les centres des impôts, la vidéosurveillance, les locaux de partis politiques, au premier rangs desquels ceux de LREM.
Nos pratiques sont diverses et c’est très bien comme ça. Certains sont strictement pacifistes, d’autres acceptent certains illégalismes mais pas la casse, et d’autres encore n’ont pas de soucis avec les destructions matérielles. Il y a déjà eu une force d’imagination stratégique pour cibler le pouvoir sous toutes ses formes durant le mois passé. Alors restons disruptifs et débordant·es et, samedi prochain, nous pourrons reprendre le dessus sur le dispositif de maintien de l’ordre !

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Noël n’aura pas lieu

Nous avons jusqu’ici été critiques avec la manifestation de ce samedi. Nous ne sommes pas les seuls à déplorer l’impasse dans laquelle cette manifestation s’est enfermée, en témoignent les nombreuses réactions à chaud sur les pages Facebook des Gilets Jaunes Dijonnais. Plusieurs éléments nous donnent cependant de l’espoir dans la suite de ce mouvement.
Comme après chaque manifestation, chacun tente d’estimer le nombre de manifestants présents, gonflant ou diminuant le résultat selon son orientation politique. On ne se risquera pas à cet exercice, mais on se contentera de dire que le nombre de manifestant·es est resté relativement élevé depuis la semaine dernière, à un niveau incroyable pour une ville comme Dijon.
Surtout, cette question du nombre nous paraît franchement incongrue et dérisoire devant la détermination des personnes à venir manifester malgré le climat anxiogène distillé par les médias et la Préfecture. Détermination aussi de la part de toutes celles et ceux qui se sont encore affronté·es avec les forces de l’ordre pendant des heures, malgré les tirs de flashball et les gaz.
Au fil des manifestations, les bons gestes se diffusent. De plus en plus de gens viennent avec les équipements adéquats (masque à gaz, lunettes de plongées, sérum physiologique, Maalox, etc.), des équipes médic s’organisent, et les déplacements sont plus assurés, le temps des envolées de moineaux à la moindre lacrymo est derrière nous. La pratique de l’émeute s’est manifestement banalisée, on ne peut que s’en réjouir. Quel que soit le destin de ce mouvement, cela laisse au moins présager de bonnes choses pour la suite (éventuelle) du mandat de Macron. Peut-être aussi que les fantasmes sur les « casseurs » nihilistes, infiltrés, et ultraviolents se dissiperont un peu, même si sur ce point le matraquage médiatique semblait faire son effet ce samedi.

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Enfin, cette manifestation a aussi été le théâtre d’une jonction dont on espère qu’elle aura une influence politique positive sur ce mouvement. On parle bien sûr de la fraternisation avec une partie de la marche pour le climat, qui avait lieu elle aussi ce samedi. D’abord prévue pour partir de la place du théâtre, la marche avait été transformée en rassemblement sur la place Wilson, sous la pression de la Préfecture [2]. À l’appel de participant·es de la marche, certains d’entre eux ont rejoint le cortège des gilets jaunes, en ajoutant du vert à leurs gilets fluos. Ce genre d’initiative ne peut que compliquer l’entreprise de récupération du mouvement par l’extrême-droite, et vient balayer les analyses selon lesquelles ce mouvement serait celui de ruraux forcément rétrogrades et anti-écologie.

Peut-être faut il laisser du temps pour qu’un imaginaire commun émerge de ce magma. Certain·es diront que si la Marseillaise est chantée, ce n’est pas que pour nous glacer les os, mais bien parce que c’est le seul chant connu par tous. Et même si nos os sont glacés, nous ne pouvons pas fuir. Il faut occuper les espaces de silence et chanter, ou écrire ce qui nous tient politiquement. Pour ne pas laisser ce terrain au sexisme, au racisme et à l’homophobie.
Certaines personnes diraient qu’il n’y a pas de révolution réussie sans les flics. On dira surtout qu’on ne criera pas « la police avec nous ». On dira surtout que la révolution ne se fera jamais sans femmes, pédés, ou personnes racisées [3].
Nous appelons toutes les personnes qui, comme nous, sont révoltées par ces actes sexistes, racistes, et homophobes à l’affirmer bien fort, sur leurs gilets ou sur des murs.

Et si l’approche des fêtes peut être un trou noir, un aspirateur de cette force qui se déploie, il y a tout de même des gilets jaunes qui se marient sur des péages. Et si Noël n’aura pas lieu, il nous reste tant de samedi à vivre, tant de samedi pour laisser émerger des imaginaires, en jeter d’autres dans le caniveau, et ne retenir de la Marseillaise qu’« aux armes, citoyennes. »

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Notes

[1Le commissariat de police de Dijon se trouve place Suquet

[2À Nancy, le président des Amis de la Terre et un membre du Mouvement pour une alternative non-violente, co-organisateurs de la marche, ont été placés en garde à vue pour ne pas avoir respecté un arrêté du Préfet. Voir sur Reporterre

[3« Le mot racisé désigne les personnes (noires, arabes, rroms, asiatiques, etc...) renvoyées à une appartenance (réelle ou supposée) à un groupe ayant subi un processus à la fois social et mental d’altérisation sur la base de la race. » Autrement dit les personnes subissant le racisme.

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