Anarchistes et guerre : Perspectives anti-autoritaires en Ukraine



Ce texte a été composé collectivement par plusieurs activistes anti-autoritaires d’Ukraine. Nous ne représentons aucune organisation, mais nous nous sommes réuni·es pour écrire ce texte et nous préparer à une éventuelle guerre.

En plus de nous, ce texte a été édité par plus d’une dizaine de personnes, dont des participant·es aux événements qui y sont décrits, des journalistes qui ont vérifié l’exactitude de nos affirmations, et des anarchistes de Russie, de Biélorussie et d’Europe. Nous avons bénéficié de nombreuses corrections et clarifications afin d’écrire le texte le plus objectif possible.

Si la guerre éclate, nous ne savons pas si le mouvement anti-autoritaire survivra, mais nous ferons notre possible pour que ce soit le cas. En attendant, ce texte est une tentative de déposer en ligne l’expérience que nous avons accumulée.


En ce moment, le monde discute activement d’une possible guerre entre la Russie et l’Ukraine [1]. Nous devons préciser que cette guerre est déjà en cours depuis 2014.

Mais chaque chose en son temps.

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Les manifestations de Maïdan à Kiev

En 2013, des manifestations de masse débutent en Ukraine, déclenchées par le passage à tabac par les Berkout (forces spéciales de la police) d’étudiants manifestant contre le président de l’époque, Viktor Ianoukovitch, et son refus de signer l’accord d’association avec l’Union Européenne. Ce tabassage a été un déclencheur pour de nombreux secteurs de la société. Il est devenu évident pour tout le monde que Ianoukovitch avait dépassé les bornes. Les manifestations ont finalement conduit à la fuite du président.

En Ukraine, on parle pour qualifier ces événements de la « Révolution de la Dignité ». Le gouvernement russe la présente comme un coup d’État nazi, un plan du département d’État étasunien, etc. Les manifestant·es formaient une foule hétéroclite : militants d’extrême-droite et leurs symboles, dirigeant libéraux discourant à propos des valeurs et de l’intégration européennes ; ukrainien·nes ordinaires sorti·es pour s’opposer au gouvernement, quelques militant·es de gauche. C’est le sentiment anti-oligarchique qui dominait parmi les manifestant·es, tandis que certains oligarques qui n’appréciaient pas Ianoukovitch finançaient la contestation. Ianoukovitch ayant, avec son cercle restreint, tenté de contrôler les grandes entreprises pendant son mandat, la contestation représentait pour certains oligarques une chance de sauver leurs affaires. De même, de nombreux·ses dirigeant·es de petites et moyennes entreprises ont participé au mouvement car les proches de Ianoukovitch ne leur permettaient pas de travailler librement, et leur extorquaient de l’argent. Les gens ordinaires étaient mécontents du haut niveau de corruption et du comportement arbitraire de la police. Les nationalistes qui s’opposaient à Ianoukovitch au prétexte qu’il était un politicien pro-russe se sont réaffirmés de manière significative. Des expatrié·es biélorusses et russes se sont joint au mouvement car ils percevaient Ianoukovitch comme un ami des dictateurs biélorusses et russes, Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine.

Si vous avez vu des vidéos du rassemblement de Maïdan, vous avez peut-être constaté que le niveau de violence était élevé ; les manifestant·es n’avaient aucun endroit pour se replier, ils ont donc dû se battre jusqu’au bout. Les Berkout enveloppaient leurs grenades paralysantes d’écrous qui provoquaient des blessures par éclats – notamment aux yeux – après l’explosion ; de nombreuses personnes ont été blessées de cette façon. Dans les dernières phases du conflit, les forces de sécurité ont utilisé des armes de guerre et ont tué 106 manifestant·es.

En réaction, les manifestant·es ont fabriqué des grenades et des explosifs artisanaux et ont fait parvenir des armes à feu sur le Maïdan. Les cocktails molotovs étaient confectionnés par ce qui s’apparentait à de petits ateliers.

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Pendant les manifestations de 2014, les autorités ont fait appel à des hooligans mercenaires (les titushkas), les ont armés et coordonnés, et ont essayé de les employer en tant que force loyaliste organisée. Des combats les impliquant ont eu lieu, où on les a vus armés de bâtons, de marteaux et de couteaux.

Contrairement à l’opinion qui fait de Maïdan une « manipulation de l’UE et de l’OTAN », les partisan·nes de l’intégration européenne avaient appelé à une manifestation pacifique et rejeté les militant·es plus politisé·es qu’iels qualifiaient de marionnettes. L’Union Européenne et les États-Unis ont condamné les occupations de bâtiments gouvernementaux. Bien sûr, des forces et organisations « pro-occidentales » ont participé au mouvement, mais elles ne l’ont pas entièrement contrôlé. Diverses forces politiques, dont l’extrême-droite, se sont impliquées dans le mouvement et ont tenté d’y imposer leur programme. Elles ont rapidement pris leurs marques et se sont constituées en forces d’organisation, en créant notamment les premiers détachements de combat, ouverts à tous et dont ils assuraient l’entraînement et le commandement.

Cependant, aucune de ces forces n’était absolument dominante. Il s’agissait avant tout d’une mobilisation spontanée dirigée contre le régime corrompu et impopulaire de Ianoukovitch. On peut sans doute classer le Maïdan parmi les nombreuses « révolutions volées ». Les sacrifices et les efforts de dizaines de milliers de personnes ont été usurpés par une poignée de politicien·nes qui se sont frayé un chemin vers le pouvoir et le contrôle de l’économie.



Notes

[1Ce texte a été initialement publié le 15 février sur le site anarchiste américain CrimethInc. Avant donc l’invasion russe déclenchée pendant la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 février.

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