CoronaVirtuel, une certaine immunité policière

La dystopie n’est qu’une autre forme du désastre, son approfondissement augmenté, une extinction sous contrôle : tout y est virtuel, de la marchandise aux rapports sociaux, sauf la mort... en développement durable. La révolution, c’est tout le contraire !

L’accélération de la venue du désastre, par le truchement d’un virulent virus, n’a pas épargné jusqu’aux élections, qui se sont vues obligées de dévoiler concrètement leur réalité mortifère, là où devant ça en quelque sorte elle ne se montrait que symboliquement, dans le seul recueillement des urnes.*

Jamais la matraque policière ne se croit si géniale qu’en présence d’un désastre ; ce début de vingt-et-unième siècle est son royaume des cieux.*

Le désastre est là, qui n’est pas le résultat d’un virus, fût-il un covid-19, mais d’un monde : l’économie impérialo-marchande, et l’étouffant décor qu’elle impose.*

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Que le confinement d’une grande part de la population mondiale ait pu se faire avec le consentement de presque tout un chacun, c’est là sans doute ce que seul un virus pouvait accomplir ; la diligence avec laquelle il y est parvenu fait d’ores et déjà rêver toutes les polices du globe : le covid19 forme la flicaille.

Aucun complot capitaliste ou révolutionnaire n’aura donc été nécessaire pour bloquer la quasi totalité de l’activité humaine et économique mondiale ; un virus y a presque suffi. Presque, parce qu’en réalité nous pouvions voir dès avant son apparition qu’étant déjà parvenu au moment de son incapacité à surmonter ses propres contradictions, l’auto-mouvement catastrophique de la marchandise autonome nous rapprochait déjà du désastre. En sorte que le coronavirus n’a finalement guère joué d’autre rôle que celui d’accélérateur de la cadence mécanique des rapports de production et des variabilités tremblantes de la valeur d’échange qui nous conduisent à l’abîme. Rien n’eût pu mieux confirmer Marx, et Foucault [1] d’un même trait ; la fuite, elle, se voit plus que jamais condamnée à rester virtuelle : le désastre a lieu sans lieu, en quoi il est présentement partout ; le confinement sous contrôle aussi, au sein duquel chacun n’a plus de contact avec l’extérieur de sa cellule payante autrement que par des intermédiaires technologiques. Tout n’y est plus bientôt que mensonge de l’âme, puisque les corps y sont absents, et sous contrôle policier. Ici maintenant la tyrannie de l’idéalisme platonicien trouve de quoi s’exercer à une échelle inconnue jusqu’alors, et tout corps plongé dans la rue risque à chaque instant d’avoir à rompre, au mieux sous le joug des exhortations à rester chez soi cyber-signalées par un drone, au pire sous les coups matraquant de la police - le mieux ici n’étant pas l’ennemi du pire, il y a loin, et il ne faut pas s’attendre à ce que la fin de la pandémie entérine d’une quelconque manière la fin aussi de cette funeste collusion de la police avec la technologie.

A bien y regarder, la pneumopathie virale n’aura été qu’une occasion supplémentaire pour tester l’efficience à grande échelle de ce qui était déjà là : la techno-police, dont la fonction essentiellement « prophylactique » a depuis longtemps pour objet de surveiller et contrôler les corps-et-âmes, et principalement à l’évidence les corps-et-âmes de la plèbe. Que d’ailleurs nombre de dominants occidentaux se soient soudain mis à exprimer une admiration certaine pour l’organisation sociale de la Chine [2], en dit assez long sur ceci qu’à leurs yeux maintenant le « progrès » ne peut plus tenir que du monde-augmenté, c’est-à-dire cyber-policé au point qu’ici et là nul n’ait plus d’autre choix que l’auto-coercition de soi et le flicage perpétuel d’autrui. Les chinois ont d’ores et déjà en effet subi cet ultime saut qualitatif, qui les soumet dans chaque instant à l’œil de Pékin ou à celui de l’entreprise où ils travaillent, et par là même à la peur du singulier - le permis d’existence à points, en Chine, n’est plus cette analogie caricaturale du permis de conduire dont les humoristes français aiment parfois de rire sur scène, mais une réalité peu amène qui ne souffre pas d’exception [3]. Tandis que nous riions encore, le permis existentiel de « bonne conduite » pointait déjà à l’horizon : la domestication des corps-et-âmes de la plèbe se fera jusque dans ses chiottes ; la machination industrialo-marchande n’y suffit plus, et les étrons dans la cuvette, si ils étaient sans surveillance, risqueraient sans doute aussi trop souvent de rappeler à la susdite plèbe combien sont à chier tous les « gestionnaires du monde ».

« Le confinement ou la mort » a donc en un coup remplacé « la liberté ou la mort » sur l’échiquier de nos combats, et aussitôt le branle-bas des études comportementalistes a été sonné, la sociologie des comiques troupiers du « macronisme » a commencé d’exsuder ses expertises captieuses quant à la docilité heureuse des confinés - non sans que parmi ces spécialistes les plus insidieux racistes en profitassent pour exprimer en même temps leur désarroi devant le péril d’une supposée irresponsabilité des banlieusards -, la logorrhée des éditorialistes a rejailli de plus belle en célébrant de toute façon ce qu’elle célèbre en tout temps : le « génie » de l’économie marchande, mais cette fois pour en appeler à tout mettre en œuvre pour en sauver, sinon la totalité, du moins l’essentiel ; et les psychologues ont été invités à conseiller médiatiquement la plèbe, afin qu’elle ne sombrât pas dans une dépression qui pourrait la conduire à défier définitivement tout retour à la « normale ». C’est que les plébéiens ont parfois de ces drôles de sensations où l’écœurement le dispute à la soumission aveugle, et à partir de quoi ils découvrent que leur dépression n’est pas du jour, mais le résultat d’un confinement plus ancien et plus coutumier - la « normale », c’est la dépression. L’enferment obligé du moment laisse en effet sentir que la séparation n’est pas le seul fait des quatre murs de son appartement, fût-il de l’étroitesse d’un cachot, mais la conséquence directe et brutale de l’ensemble des rapports de production marchands, dont l’urbanisme et l’incessante accélération des flux sont aujourd’hui parmi les contrecoups les plus criants, encore que notre acclimatement naturel nous les rende la plupart du temps peu visibles. Quoi qu’il en soit, on [4] s’est jusqu’ici réjoui dans toutes les hautes sphères de l’impérialisme marchand de ceci que les experts en expertises des affects et des attitudes humaines aient assez tôt conclu à l’avèrement d’un indéfectible et moutonnier respect du peuple pour les injonctions, même contradictoires, qui des autorités descendent jusqu’à lui ; mais on s’est réjoui plus encore de ce qu’on allait pouvoir faire de ce monde presque entièrement sous cloche [5] un véritable laboratoire d’études béhavioristes [6].

On ne se cache plus en effet en haut lieu que les déterminismes sociaux, qui ont jusqu’à présent garanti la constance de l’ordre bourgeois, commencent de montrer leur insuffisance quant à la possibilité d’entretenir encore longtemps l’ordre susdit - le mouvement des gilets jaunes et tant d’autres en France comme ailleurs en témoignent -, et ce malgré l’indéniable puissance de ses dispositifs, et dans une moindre mesure de ses stipendiaires. Il se murmurerait même, chez les avertis autorisés à conseiller l’élite, que la société n’est plus. C’est pourquoi plus que tout autre on a multiplié et on multiplie encore les dispositifs consacrés à la surveillance et au contrôle des corps-et-âmes de l’humanité, c’est pourquoi aussi après avoir constaté l’impossibilité de sauver l’économie on a très tôt perçu la nécessité, bien réelle, de leur confinement comme une aubaine : rien n’eût pu mieux ré-assujettir d’abord les manifestants et émeutiers de toute sorte que ce presque emmurement rendu acceptable par contagion ; rien n’eût pu mieux ensuite offrir l’occasion d’expérimenter un « loft story » sur une si grande échelle, et dans des conditions au combien plus critiques la plupart du temps pour les néo-lofteurs forcés ; rien enfin n’eût pu non plus faciliter à ce point l’édition en urgence de lois sécuritaires dont la scélératesse confine à la plus pure sécheresse des autocraties les plus extrêmes. C’est que le capitalisme avait déjà devant ça un peu partout en quelque sorte réussi ce sombre exploit d’associer le pire du vieux libéralisme occidental au pire de la vieille bureaucratie "stalinienne" - l’Empire-marchand était à ce prix ; sa survie dans l’effondrement ne peut plus avoir lieu maintenant qu’au prix d’un asservissement universel augmenté, dont la cybernétique est le fer de lance, et la police un opérateur zélé. L’algorithme et la garde à vue comme dispositifs d’assignation des êtres à des catégories abstraites, socialement sur-déterminantes et sur-déterminées ; car si on sait ne plus pouvoir sauver l’intégralité du monde marchand, du moins pense-t-on en conserver l’Empire, et la bourgeoise aristocratie qui en émane et s’y complaît dans la morgue insane des fétichistes de l’avoir-néant, et la plèbe qui en émane elle-aussi, mais y souffre en esclave. La catastrophe marchande était une tannée, on voudra le désastre qui en découle effrayant pour les foules, afin des les convaincre de ceci que les institutions qui les y ont poussées sont encore celles-là mêmes qui seront les seules capables de les en protéger. La peur appelle l’autorité ; elle rend l’autocratie acceptable.

Ainsi la misère d’un ordre qui a tant travailler à faire durer la catastrophe ne devrait pas manquer à présent de tout faire aussi pour favoriser la perpétuation du désastre. Cette misère ne connaît qu’un mot d’ordre : « tout sauf le communisme ! » [7] - mais on ne se repaît pas des entrailles du désastre comme on se gave de son avant-goût catastrophique ; le désastre a toujours d’emblée le goût de la décomposition totale de l’ordre où il s’inscrit, et qui l’a fait naître. Le désastre est cette décomposition même, et l’impossibilité d’un retour à son antécédence ; il ne laisse de sortie que la mort ou son dépassement, icelui dépassement d’ailleurs peut être aussi bien révolutionnaire que dystopique - la seconde option a malheureusement pris depuis longtemps avantage sur la première ; le confinement y concourt.

Comme dépassement, la dystopie n’est bien notoirement qu’une autre forme du désastre, son approfondissement augmenté, une extinction sous contrôle : tout y est virtuel, de la marchandise devenue sans objet aux rapports sociaux, sauf la mort... en développement durable.

La révolution, c’est tout le contraire !

Léolo, le 06/04/2020

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* Banalités de base n°2, de Léolo (ouvrage en cours d’écriture).



Notes

[1Au moins pour ce qui est de son plus célèbre ouvrage : « Surveiller et punir ».

[2Les « élites » occidentales, face au désastre issu de leur propre administration, n’oublierons pas bien sûr de s’acharner ensuite à nouveau sur la Chine en l’accusant d’avoir menti tant sur les effets réels du virus que sur les résultats de sa gestion de l’épidémie. Mais c’est seulement qu’il s’agit toujours après tout comme après coup pour ces élites occidentales de se mettre à la hauteur de la puissance chinoise, en falsifiant à leur tour toute l’histoire, afin au moins en particulier de se défausser de leurs insuffisances endémiques. Et qui mieux en effet que la lointaine Chine pour servir un temps de bouc-émissaire à peu de frais, et ce d’autant plus qu’on aura trouvé en Corée du Sud et à Taïwan deux autres modèles plus présentables et tout aussi techno-policiers.

[3Il est tout à fait remarquable, à cet égard, que plus l’industrie capitaliste a été autorisée par la bureaucratie pseudo-communiste a diversifier l’apparence vestimentaire des chinois, plus aussi elles les ont contraint à l’uniformité. L’occident connaît lui-aussi cette misère, mais encore seulement dans la variété diffuse imposée par chaque mode et chaque marque. Cela tient sans doute au fait que la bureaucratie s’y exerce plus en retrait, quoique de moins en moins et plus pour très longtemps si rien ne vient entraver le développement actuel des choses.

[4À chaque fois que dans cet article « on » apparaît en italique, c’est pour signifier que nous parlons là de la domination en général, laquelle comprend tout ce que la misère marchande contient de contributeurs à l’anéantissement du vivant : du gouvernant étatique au grand patron d’entreprise, de l’incurable bourgeois à l’imbécile prêcheur religieux, du zélé flicard à l’expert en tout, bref de toutes celles et ceux qui consciemment ou non sont au service de tous les dispositifs impérialo-marchands.

[5Lire à cet égard l’intéressant roman - du moins dans sa première partie - de Stephen King : « Dôme ».

[6Le béhaviorisme est une méthode psychologique qui prétend saisir les êtres en se fondant uniquement sur leur observation objective, c’est-à-dire en se basant uniquement sur leurs comportements extérieurs.

[7Et ce mot d’ordre est celui de toutes les idéologies politiques, il est même l’idéologie en soi, qui court de l’extrême droite à l’extrême gauche du capitalisme. Là en effet où la droite a généralement pour fonction de libérer les forces du capitalisme, la gauche a toujours seulement pour fonction, elle, d’en sauver l’essentiel au moment qu’une crise en menace la survie. Autrement dit là où la droite attise les puissances délétères du marché jusqu’à l’incendie, la gauche les relance à partir des braises.

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