[FàC #8] Le football aux footballeurs - Mai 68

Du 22 au 27 mai 1968, une centaine de footballeurs de la région parisienne occupent le siège de la Fédération française de football, avenue d’Iéna dans le XVIe. Ils fustigent les dirigeants et la gestion économique de la discipline.

Le 22 mai à 8h, les lieux sont investis par des amateurs de clubs d’Île-de-France et des joueurs du Red Star. L’idée vient de l’équipe de rédaction du Miroir du football, revue critique de foot qui ne supporte pas que politiciens, technocrates et affairistes se mêlent de leur sport. Pierre Delaunay, secrétaire général de la Fédération et Georges Boulogne, instructeur national, sont retenus dans un bureau. L’entrée de l’immeuble est barricadée. Un drapeau rouge est déployé au milieu de la façade. La douce caresse de mai vient effleurer le monde du football. À la fenêtre, une banderole résume le propos : « Le football aux footballeurs ». Les occupants distribuent un tract éponyme que nous reproduisons ci-dessous.

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LE FOOTBALL AUX FOOTBALLEURS !

Footballeurs appartenant à divers clubs de la région parisienne, nous avons décidé d’occuper aujourd’hui le siège de la Fédération Française de Football. Comme les ouvriers occupent leurs usines. Comme les étudiants occupent leurs Facultés.

POURQUOI ?

Pour rendre aux 600.000 footballeurs français et à leurs millions d’amis ce qui leur appartient : le football dont les pontifes de la fédération les ont expropriés pour servir leurs intérêts égoïstes de profiteurs du sport.

Aux termes de l’article I des Statuts de la Fédération (Association sans buts lucratifs selon la loi), les pontifes de la Fédération s’engageaient à travailler au « développement du football » [1]. Nous les accusons d’avoir travaillé contre le Football et d’avoir accéléré sa dégradation en le soumettant à la tutelle d’un Gouvernement naturellement hostile au sport populaire par essence.
Ils ont accepté de limiter à huit mois la saison de football et d’interdire sa pratique au moment le plus favorable de l’année, en tolérant : la fermeture des stades, le refus des billets collectifs pour les déplacements, et le refus des garanties d’assurances-accidents durant la période « interdite » [2].
Ils n’ont rien fait pour empêcher la suppression de nombreux terrains de football et pour exiger la création de nouveaux. Ce qui place des centaines de milliers de jeunes dans l’impossibilité de pratiquer leur sport. Ils n’ont rien fait non plus pour permettre aux scolaires de pratiquer le football en salle.
Ils viennent de créer la LICENCE B, qui en interdisant pratiquement les changements de clubs (sauf au profits des grands clubs), constitue une atteinte intolérable à la liberté des joueurs et aux intérêts des petits clubs [3].
Par la voix de Dugauguez, ils ont insulté tous les footballeurs français dans leurs aptitudes physiques, techniques et intellectuelles [4].
Ils bafouent la dignité humaine des meilleurs footballeurs d’entre nous, les professionnels, en maintenant le contrat esclavagiste dénoncé par Kopa et dont l’illégalité a été reconnue, il y a un an, par Sadoul, le Président du Groupement des dirigeants [5].
Ils concentrent sans vergogne aux mains d’une infime minorité les substantiels profits que nous leur procurons par nos cotisations et par les recettes sur lesquelles ils prélèvent des pourcentages quand ils ne se les approprient pas intégralement. Chiarisoli, Président de la fédération, Sadoul, Président du Groupement, dissimulent des appointements illégaux sous des chapitres budgétaires qui échappent au contrôle des sportifs [6]. Boulogne, chef de la Maffia des entraîneurs, réserve à ses amis les postes les mieux rétribués (1 million par mois et plus) [7]. Dugauguez, qui affirmait être directeur à plein temps de l’Équipe de France (600 000 francs par mois) a conservé ses postes de directeur commercial des Draperies Sedanaises et d’entraîneur de Sedan. Et le bouquet de ce feu d’artifice est tiré par Pierre Delaunay qui doit son poste de secrétaire général de la Fédération à l’hérédité (comme un vulgaire Louis XVI), car il a été nommé au titre de fils de son père, titulaire précédent de la fonction ! [8]

C’est pour mettre fin à ces incroyables pratiques que nous occupons la propriété des 600 000 footballeurs français, qui était devenue le bastion des ennemis et des exploiteurs du football.
Maintenant, à vous de jouer, footballeurs, entraîneurs, dirigeants de petits clubs, amis innombrables et passionnées du football, étudiants, ouvriers, pour conserver la propriété de votre sport, en venant nous rejoindre pour :
exiger la suppression
de la limitation arbitraire de la saison de football
de la licence B
du contrat esclavagiste des joueurs professionnels
exiger la destitution immédiate
(par voie de référendum des 600 000 footballeurs, contrôlé par des footballeurs)
des profiteurs du football
et des insulteurs de footballeurs
libérer le football de la tutelle de l’argent des pseudo-mécènes incompétents qui sont à l’origine du pourrissement du football. En exigeant de l’État des subventions qu’il accorde à tous les autres sports et que les sportifs de la Fédération n’ont jamais réclamées.
Pour que le Football reste votre propriété, nous vous appelons à vous rendre sans délai devant le siège de la Fédération, redevenu votre maison, 60 avenue d’Iéna à Paris.
Tous unis nous ferons à nouveau du Football ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : le sport de la joie, le sport du monde de demain que tous les travailleurs ont commencé à construire.
Tous, 60 avenue d’Iéna !

LE COMITÉ D’ACTION DES FOOTBALLEURS
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Le tract
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Le personnel est autorisé à quitter les lieux au bout de quelques heures. Georges Boulogne et Pierre Delaunay seront libérés en fin d’après-midi. Le lendemain, Just Fontaine et Jean-Batiste Doumeng adhèrent au mouvement, eux qui ont été évincé de la direction de l’équipe de France l’année précédente. Bruno Bollini, président de l’Union nationale des footballeurs français, manifeste également son soutien. Le Comité d’action des footballeurs se transforme en Association françaisedes footballeurs présidée par Fontaine, rejoint par Raymond Kopa, Yvon Douis, Rachid Mekloufi, … À Saint-Brieuc 200 joueurs se réunissent pour discuter des revendications du mouvement. L’Union nationale des footballeurs professionnels hésite à appeler à une journée de grève. Finalement le championnat sera suspendu.

Le 23 mai la Fédération condamne l’action, toutefois, sous la pression du mouvement, les dirigeants de football paraissent vouloir faire des concessions. Le 24 mai l’Amicale des éducateurs de football, dirigée par Georges Boulogne, proteste énergiquement contre l’occupation. L’instructeur national a mal digéré les accusations qui lui sont portées. Dugauguez, lui, admet que la contestation peut avoir du bon et lance l’idée d’organiser des débats entre dirigeants et footballeurs. L’occupation dure jusqu’au 27 mai. Elle a des conséquences directes. Le bureau fédéral renonce à imposer la licence B. La réforme animée par Fernand Sastre permet une représentation des clubs de tous niveaux et l’entrée des joueurs et des entraîneurs dans les instances dirigeantes. La discussion relative à l’instauration d’un contrat à temps librement négocié par les joueurs s’ouvre. Antoine Chiarisoli a du céder sa place de président, Pierre Delaunay se retire du poste de secrétaire général.

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Juin passe, le climat insurrectionnel s’étiole, et les dirigeants reprennent du poil de la bête. Le 16 juillet, L’Union nationale des footballeurs professionnels prend ses distance par rapport à l’Association française des footballeurs. La vase a bien été remuée, mais elle retombe. Georges Boulogne est nommé par le gouvernement Directeur national du football et dirige les stages de formation des entraîneurs. Il a toute la latitude pour imposer ses vues et soumettre le football aux rigoureuses lois de l’économie moderne. De nombreux joueur, dégoûtés, renoncent à leur carrière d’entraîneur. Le 2 mars 1969, il succède même à Louis Dugauguez au poste d’entraîneur de l’équipe de France. Il initie la grande réforme de 70. Le foot français passe dans l’ère moderne, soumis aux lois de la publicité, des médias et des hommes d’affaire. Ce sont de sombres années pour les amateurs de beau jeu. L’équipe de France ne parvient plus à se qualifier pour l’euro ou la Coupe du Monde avant 1978 et il faut attendre 1976 pour que le foot français refasse surface avec la mythique équipe des verts de Saint-Étienne.

L’Association française des footballeurs connaît un prolongement à travers la grève générale des joueurs pros de décembre 1972. Grève menée pour imposer la Charte du footballeur professionnel aux dirigeants rétifs à laisser les joueurs libres de négocier leurs contrat. Le Mouvement Football Progrès qui naît autour de clubs bretons et parisiens dans la foulée porte en lui l’étincelle qui a allumé le monde du football en mai 68. Hélas aujourd’hui il reste bien peu de traces de ces batailles qui ont véritablement secoué le petit monde des dirigeants du football en France.


Pour avoir une version de l’histoire plus détaillée, lisez « Le mai 68 des footballeurs français » d’Alfred Wahl, article paru dans le numéro spécial « Le football, sport du siècle » de la revue Vingtième Siècle en avril-juin 1990, p. 73 à 82 :

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L’article


Notes

[1Article 1, alinéa 2 des statuts de la FFF : « La Fédération Française de Football notamment a pour objet : d’organiser, de développer et d’enseigner la pratique du football, sous toutes ses formes, par des joueurs de statuts différents, en France ».

[2En 1961, Maurice Herzog, chargé des sports dans le gouvernement Debré, a imposé l’interruption des rencontres de football durant la saison estivale pour favoriser la pratique de l’athlétisme.

[3Pour empêcher les changements de club trop fréquents, le joueur transféré recevait une licence B qui lui interdisait de jouer dans l’équipe première de son nouveau club.

[4Louis Dugauguez, entraîneur de l’UA Sedan-Torcy, évince Just Fontaine au poste d’entraîneur de l’équipe de France et lui succède, tenant du foot moderne contre l’art du jeu à la brésilienne.

[5À l’époque un contrat « à vie » liait tout joueur professionnel à un club jusqu’à l’âge de 35 ans. Les dirigeants pouvaient le vendre comme une marchandise sans le consulter. En 1963, Raymond Kopa a dénoncé ce contrat dans une tribune retentissante à France-Dimanche. La toute jeune Union nationale des footballeurs professionnels réclamait la mise en place d’un contrat à temps. Jean Sadoul a reconnu en 1967 que le contrat était contraire à la législation sociale française.

[6Antoine Chiarisoli, président de la Fédération française de football & Jean Sadoul, président du Groupement des clubs autorisés, émanation de la Fédération qui regroupe les clubs autorisés à utiliser des joueurs professionnels, c’est-à-dire les clubs de première et seconde divisions.

[7Georges Boulogne, formalise les conceptions globales du football moderne. Il cherche à adapter la pratique du jeu aux règles de fonctionnement de l’économie et de sa compétition internationale. Le football doit cesser d’être un jeu, il doit être un apprentissage de rigueur et de discipline. Boulogne soumet le football aux notions émergentes de croissance, d’industrialisation, de performance, etc. Il voit le sport comme un moyen de se préparer à le lutte économique internationale. On renonce au brillant jeu improvisé des artisans passionnés du foot. On inaugure l’exercice rigoureux axé sur la défense et la discipline. Le merveilleux football de Batteux, de Fontaine et de Kopa est dépassé.

[8Pierre Delaunay succède à son père Henri au poste de secrétaire général de la Fédération française de football en 1955.

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