Ici comme ailleurs, pour un féminisme décolonial et anticapitaliste



Une coordination de féministes françaises et internationales rendent hommage à la révolution iranienne : car ici comme ailleurs, la police tue. Pour le 16 septembre et la commémoration du meurtre de Jina par la police des moeurs en Iran, des queer, chercheuses, féministes iraniennes, travailleuses et travailleurs du sexe, historien.nes, artistes, infirmières... du monde entier élèvent la voix pour contrer le discours libéral !

Alors qu’en France l’état soutient les iranien.nes patriotes, royalistes et libérales.
Alors que l’information se focalise sur le port du voile (en Iran) et de l’abaya (en France), que des visas sont gelés, que la police tue ici aussi. Alors que l’Iran vend des armes à la Russie utilisées pour l’invasion de l’Ukraine.

C’est oublier que la révolution est une révolution féministe et totale. Le combat des iraniennes et celui des féministes et des corps en lutte du monde entier.

Dans un contexte où des structures des Etats-Unis et de la Russie ont inondé l’Europe de millions d’euros en soutien aux anti-lgbt, où la militarisation prend le budget des écoles et des hôpitaux, et où le féminisme tente d’être récupéré par les islamophobes, nous pouvons, depuis notre place, être présent.es démontrer de la solidarité, visibiliser, exprimer, pour contrer la désinformation.

Sur l’instant ou sur le territoire de la durée

Pour une résistance vivante et constructive

Voici la tribune parue pour le 16 septembre, un an après le début du soulèvement ; elle a été traduite dans plusieures langues et diffusées dans plusieurs journaux étrangers, permettant la coordination de signatures diverses : pour un feminisme décolonial, contre le racisme d’état et pour une vision dépassant le capitalisme.

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Pour Sepideh Gholian, journaliste iranienne spécialiste du droit du travail, défenseuse du mouvement syndical, incarcérée depuis 2018. Depuis sa détention, elle couvre la situation des femmes en prison à travers des lettres et des témoignages. Militante du mouvement Femme* Vie Liberté, elle est réincarcérée le 21 mars 2023, quatre heures après avoir été libérée. Son courage et sa détermination inspirent les féministes du monde entier. Ils rappellent le niveau auquel se situe désormais la résistance.

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Le 16 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, une jeune femme kurde de 22 ans, est morte à Téhéran sous les coups de la police des mœurs. Ce meurtre a été le point de départ d’un soulèvement qui a secoué l’Iran et traversé le monde. Parti du Kurdistan, le cri « Femme*, Vie, Liberté » a entraîné la rue iranienne dans un élan insurrectionnel et vital, global, protéiforme, qui ne demandait rien et exigeait tout.

Au fil des mois et face à une répression sanguinaire, l’insurrection n’a cessé de se transformer. Elle a fait émerger un réseau inouï de solidarité : manifestations spontanées organisées par quartiers, voisins laissant leurs portes ouvertes pour permettre la fuite des manifestant·e·s, manifestations de nuit devant les prisons pour s’opposer aux exécutions, grèves des commerçant·es… Les organisations syndicales ont réclamé dans un communiqué unitaire historique[1]. des conditions de travail décentes, la fin des politiques écocides, de l’armement nucléaire, de la privatisation des espaces naturels ; mais aussi l’égalité politique pour les femmes, les minorités ethniques, nationales et les LGBTQIA+ – qui constituent par ailleurs un des« fers de lance de la révolution »[2]. C’est que la révolution féministe iranienne est une révolution totale.

La question n’est pas de porter ou non le voile. On ne le répètera jamais assez dans le contexte islamophobe français : c’est aux femmes de le décider pour elles-mêmes. Ce qui est en jeu dans le voile obligatoire en Iran, c’est le contrôle et l’assujettissement de tous les corps par l’État, dans l’objectif, pour une minorité, de s’accaparer les ressources.

La République Islamique gouverne à travers un apartheid de genre et un racisme d’État. Elle ne tient que par le déploiement effréné d’un maintien de l’ordre ciselé selon les coordonnées raciales des populations à mettre au pas. Toutes ces techniques infusent l’économie coloniale globale. Les vies ne se valent pas : cette réalité a été rappelée en France en juin 2023 par le meurtre de Nahel et la répression sanglante des mouvements de révolte qui ont suivis. Nous la retrouvons à toutes les échelles : des côtes méditerranéennes que les pratiques de push-back ont transformées en fosses communes, aux quartiers populaires d’Europe, de Mayotte, de Guyane, en passant par ceux du Brésil, de Palestine, du Soudan, du Liban, d’Afghanistan et d’Iran.

Le cœur du féminisme que nous défendons est le combat contre ce continuum de violences et de déshumanisations à l’œuvre dans le capitalisme. Tant que nous n’affirmons pas notre voix, le féminisme restera monopolisé au profit d’un discours qui légitime cet ordre. Cela a été le cas lors de l’année écoulée : les pouvoirs occidentaux n’ont eu alors à la bouche qu’admiration pour le « courage des femmes iraniennes », tout en déroulant le tapis rouge à un féminisme libéral, islamophobe, et transphobe[3], qui prenait bien soin de séparer la lutte pour les droits des femmes de celles contre l’ensemble des oppressions contestées par les soulèvements révolutionnaires en Iran. Dans leurs jeux de pouvoir internationaux, ces mêmes gouvernements occidentaux tirent aujourd’hui profit de la déstabilisation de la République Islamique par la rue iranienne, tout en abandonnant cette dernière à des vagues alarmantes d’exécutions, d’arrestations et de tortures. Il n’est jamais apparu aussi clairement que l’émancipation des peuples est un enjeu inexistant sur l’échiquier international. C’est pourquoi le silence féministe n’est pas une option, et l’ignorance n’est pas une excuse.

Si les chemins des révolutions sont impossibles à décréter, il n’en reste pas moins essentiel de pratiquer l’échange des savoirs et des savoir-faire issus de résistances locales, d’entretenir des réseaux de solidarité concrète, de tisser la trame d’un peuple mobilisé à l’échelle mondiale. Il y a urgence à apprendre de l’endurance et des modalités du mouvement « Femme* Vie Liberté », et à soutenir les camarades iranien·nes face à la répression. Car ce à quoi nous avons à faire ici comme là-bas, ce sont, sous des modalités différentes, des appareils d’États aux mains de franges radicalisées de la bourgeoisie, dont les discours, religieux ou laïcs, recouvrent de plus en plus mal un projet similaire et concurrent de captation des richesses et d’exploitation de tout ce qui est vivant. Aujourd’hui, après avoir traversé en France comme en Iran une année de lutte sociale, nous, militant·es de différentes organisations, relié·es par des préoccupations féministes anticapitalistes, savons comme la lutte dans le rapport de forces actuel est épuisante. Cet épuisement fait partie intégrante des techniques de gouvernement contre les peuples. Nous sommes jeté·es collectivement dans un chaos climatique, nos avenirs hypothéqués par les catastrophes, notre présent étouffé par le stress, la répression, le profilage racial, les corps épuisés par le travail, la pauvreté, l’illégalité, le manque de soin et de considération. Il ne nous est jamais apparu aussi clairement que les discours sécuritaires, dont nous abreuvent quotidiennement les médias possédés par une oligarchie réactionnaire, désignent en réalité la sécurité des pelouses de golfs. Sécurité pour le capital jusqu’à ce que le monde crève.

Ce constat ne doit pas nous faire perdre de vue qu’il est non seulement nécessaire, mais possible d’organiser nos forces et de changer le cours des choses. Le virage est serré, pas facile, mais faisable. Et nous commençons par affirmer qu’il consiste depuis notre position à sortir d’urgence le féminisme européen du déni, à affronter et combattre vivement son histoire coloniale, et à orienter nos pratiques vers une solidarité et une réflexion transnationale.

La révolution iranienne ne se contente pas de s’opposer à la politique mortifère de la République Islamique, elle trace un projet de société post-capitaliste, solidaire et émancipateur. Elle est une leçon de mouvement, de réinvention politique et théorique, et c’est pourquoi le combat des Iranien·nes est celui des féministes et des corps en lutte du monde entier. Femme* Vie Liberté.

*****

1. « Femme, Vie, Liberté : déclaration des revendications minimales des organisations indépendantes syndicales et civiles d’Iran », 15 février 2023
2. Katayoun Jalilipour, « Les LGBTQI sont le fer de lance de la révolution, ils ne devraient pas être oubliés », Gal-Dem, 23 déc 2022 (en anglais). Traduction française sur @amessrs
3. A Nantes en avril 2023 se tient un colloque concernant le droit des femmes et en soutien aux afghanes et iraniennes. Le « Comité Laïcité République » a fini par renoncer à inviter Marguerite Stern, ancienne Femen connue pour ses propos transphobes.

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En anglais sur mediapart
En espagnol sur Laboratoria
En espagnol (Argentine) sur Tiempo Argentino
En portugais sur Setenta e Quatro
En persan sur radiozamaneh
et autres à venir...

Premiers signataires parmi les 600 activistes et collectifs
Roja Paris, collectif féministe, Paris
Feminist 4 Jina, Paris
Jina Collective - the Netherlands, feminist, queer, anti-capitalist, anti-racist collective, The Netherlands
Alternatiba Paris, Paris
Asso FièrEs, Paris, France
ACGLSF, association LGBTQIA+ des personnes sourdes, France
Association Collectif Transistor, association of transgender and sex workers, Angouleme, France
BIG Bari International Gender Festival, cooperativa, Bari, Italia
Colectiva Feminista La Revuelta en Neuquén, Patagonia, Argentina
Collectif Cases Rebelles, collectif panafrorévolutionnaire et maison d’édition
Collectif Stéphanois contre l’islamophobie et pour l’égalité, Saint-Etienne, France
Commons : Journal of Social Criticism, revue ukrainienne de critique sociale
Feminist Workshop, organisation féministe ukrainienne, Lviv, Ukraine
Feminita KZ, queer-feminist human rights organisation, Kazakhstan
FLIRT - Front Transfem, collectif, Paris, France
Front de mères, France
Gras Politique, association, Paris, France
International Consortium of Critical Theory Programs, USA
INVERTI-E-S, collectif marxiste Trans Pédés Gouines, Paris, France
LASTESIS, coliectivo interdisciplinario y feminista, Valparaíso, Chili
Lesbiennes contre le patriarcat, collectif, Lyon, France
Les Grenades, média féministe, Belgique
Les Pétrolettes, Brest et Rennes, France
Les Soulèvements de la Terre, France
Ni Una Menos, Argentine
ORAAJuive, organisation militante, France
Planning Familial, France
Pride des banlieues, Saint Denis
Punto Froce, collectif transféministe, Venise
Queer sex workers initiative for Refugees, Nairobi, Kenya
Sex Work Polska, Poland
Strass, France
TALAYAN NGO, trans-led feminist group supporting sexworkers, Morocco
Union des femmes de Martinique, association de femmes, Martinique
Ukraine CombArt, association de solidarité avec la resistance ukrainienne, Paris, France
WANA Wayaki Collective - وانا ویاكي
#NousToutes, France

Liste des signataires à retrouver sur l’article

Une vidéo est aussi disponible sur le site

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P.-S.

Pour les rassemblements unitaires :
collectif ROJA à Paris @roja.paris
Feminist4jina Paris @feminists4jina.paris
Assemblée Féministe Transnationale @assfemtransnat


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