« Il fallait inventer de nouveaux modes d’organisation » : entretien avec le réseau d’entraide des Tanneries

Depuis plus d’un mois, plusieurs collectifs affiliés à l’espace autogéré des Tanneries ont mis en place un réseau d’entraide pour ravitailler celles et ceux qui en ont besoin. Les Tanneries sont ainsi devenues un point de stockage de nourriture et de distribution de colis alimentaires. Plusieurs participant·e·s ont tenu à nous raconter leur expérience au sein cette initiative bancale et joyeusement déter’.

– Aux Tanneries, quinze personnes ont décidé de se confiner ensemble. C’est un assortiment quelque peu insolite d’habitant·e·s du lieu, de membres de Skanky Yard [1] et de camarades étudiant·e·s et/ou précaires.
La Mistoufle est la section dijonnaise de la Fédération anarchiste.
Elsa est coordinatrice du Programme de Réussite Éducative de la Ville de Dijon et s’occupe des distributions dans son quartier deux fois par semaine.
Jean est membre de l’association SOS refoulement.
P et C connaissent les Tanneries et ont quelques ami·e·s investis dans le lieu.

D’où vient cette idée, qu’est-ce qui vous a motivé à mettre ça en place ? À y participer ?

Tanneries : Il y a des liens préexistants avec d’autres associations depuis longtemps via le réseau de soutien aux migrants. Dès le début du confinement, SOS refoulement nous ont contacté·e·s parce que l’asso disposait de fonds exceptionnels pour acheter de la nourriture pendant l’épidémie. D’un autre côté, des producteurs et productrices de fruits et légumes, des copains/copines ou des inconnu·e·s sont venu·e·s aux Tanneries déposer de la nourriture ou des dons, en se disant qu’on saurait où les redistribuer.
Beaucoup d’assos de soutien aux précaires tournaient au ralenti au début de l’épidémie : les paroisses ne pouvaient plus faire leurs habituelles soupes populaires et la nourriture leur restait sur les bras, les assos étaient débordées par les sollicitations résultant du confinement et certaines structures ne pouvaient plus accueillir leur public comme d’habitude (notamment les Restos du coeur). La brutalité de la situation nous privait de nos imaginaires et de nos pratiques habituelles : il fallait donc inventer de nouveaux modes d’organisation.
Nous sommes parti·e·s de ce constat : on a un lieu, une base matérielle conséquente (des frigos en nombre relativement sérieux, des palettes et leurs copains les tire-palettes), des camarades motivé·e·s et un réseau qui nous permettait de faire quelque chose dans la galère du début du confinement. Et puis, on est quinze à s’être confiné·e·s aux Tanneries parce qu’on se disait qu’on pourrait faire quelque chose à partir de ce lieu, en lien avec la ville. Il y avait aussi un besoin partagé de ne pas tourner en rond, de faire quelque chose d’utile pour nous éviter de nous morfondre face à la situation.
Ici, ça fait 20 ans qu’on construit petit à petit une base perenne d’auto-organisation politique et de solidarité. En ce moment ça prend beaucoup de sens d’avoir un lieu comme les Tanneries. C’est un espace facilement rejoignable car sa gestion est ouverte à qui souhaite s’impliquer : il n’appartient pas à une communauté politique homogène et ne dépend pas non plus de subventions étatiques, ce qui nous a permis de réagir assez rapidement et librement à ce bouleversement.

Mistoufle : De notre côté, on planchait sur comment on pouvait s’organiser, et suite à une liaison avec des camarades Lyonnais, on décide de mettre en place un réseau de solidarité pour les précaires. En parallèle, aux Tanneries ça s’est mis en place, alors on s’est greffé car ça correspondait à notre vision et à ce qu’on veut faire. En plus, on a une prise sur la réalité et on se sent utile en faisant ce genre d’actions !

Elsa : En me rendant compte de la paupérisation du fait de l’arrêt d’activités qui permettaient aux familles de compléter leurs revenus habituels, et de besoins alimentaires accrus, j’ai souhaité aider concrètement cette initiative qui correspondait à un besoin réel des gens.

P et C : En ce qui nous concerne, on a appris que les Tanneries organisaient une distrib’ par deux « permanents » des Tanneries de notre connaissance. Nous avions envie d’aider d’une manière ou d’une autre. Nous avons donc commencé à faire des dons de produits de première nécessité chaque semaine, puis un membre des Tanneries nous a proposé de participer à la distribution. Nous avons été partants tout de suite !

Jean : Nous fournissions déjà avant l’état d’urgence sanitaire une aide grâce à la banque alimentaire, notamment aux habitants de lieux précaires. Là, la demande a explosé. Nous voyons déjà depuis plusieurs mois augmenter considérablement la très grande pauvreté. C’est une conséquence directe de politiques publiques au niveau national : des jeunes anciens mineurs non accompagnés ayant un emploi ou un apprentissage, des familles avec enfants présentes depuis des années en France reçoivent des obligations de quitter le territoire, perdent toute ressource, et sont contraint·e·s de se cacher. Avec la crise, une grande partie de leurs moyens de subsistance ont disparu (cantines scolaires, repas dans des paroisses, petits boulots…) ou sont d’accès plus difficile (Restos du cœur, Secours populaire). Et quand on reçoit des appels de familles qui n’ont plus de quoi nourrir leurs enfants, on a envie de hurler de colère, mais aussi de répondre dans l’immédiat.
C’est une chance qu’en Côte d’Or il y ait depuis longtemps un collectif avec une quarantaine d’organisations très diverses, coopérant même avec d’autres [2]. Actuellement, les activités habituelles de défense des droits, d’accompagnement des personnes, et de mobilisation sont au ralenti. Les énergies et savoir-faire collectifs se sont reportés en grande partie sur l’aide immédiate.

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Comment ça se passe concrètement ?

Elsa : Les aides alimentaires habituelles se sont réorganisées et les Tanneries permettent d’aider des personnes qui auparavant soit n’avaient pas besoin d’aide, soit se rendaient dans les paroisses, dans les épiceries sociales, etc.

Tanneries : On a mis en place un numéro de téléphone et une adresse mail pour que les gens qui désiraient recevoir des colis puissent nous contacter. On tient une sorte de permanence/secrétariat pour mettre à jour les listes avec les besoins des un·e·s et des autres. On n’a pas de critère pour les personnes qu’on approvisionne, c’est important pour nous et on ne veut pas demander des justificatifs aux gens.
On concentre de la nourriture qui vient principalement de la banque alimentaire, fournie par différentes assos qui ont reçu des fonds débloqués dans le contexte du Covid (SOS refoulement, Secours catholique). Des paroisses nous laissent aussi la nourriture qu’elles achètent habituellement pour les repas qu’elles font pour les gens précaires. On récupère aussi des surplus qui devraient partir à la poubelle à cause de leur date de péremption proche ou dépassée. En plus de tout ça, on faisait une permanence tous les soirs dans la ruelle des Tanneries pour que n’importe qui puisse déposer un sac de nourriture ou de produits d’hygiène – aujourd’hui ce n’est plus que les jeudis et les vendredis. C’est une petite part des contributions, mais c’est important ! Des gens ont organisé des collectes de produits d’hygiène dans les supermarchés, d’autres nous ramènent quelques cagettes (et c’est précieux : on en utilise 200 par semaine !). Cette permanence permet à chacun·e de se rapporter à cette initiative à la hauteur de ses possibilités.

Ensuite, on redistribue des stocks à différents collectifs (la Mistoufle, les Lentillères, une colocation de copains/copines de la ville) qui font elles et eux-mêmes leurs colis pour approvisionner leur quartier. De notre côté, on prépare nous-même des colis individuels, qui sont ensuite distribués par des proches des Tanneries et des personnes de SOS refoulement, qui continuent ainsi à suivre les familles avec qui ils et elles étaient en contact avant le Covid. Il y a aussi des livreurs et livreuses qu’on a rencontré les dernières semaines et qui nous ont proposé de donner un coup de main.
Les différents groupes de livraison gèrent tout le temps la même zone de la ville, de manière plus ou moins autonome. Chaque collectif aborde la livraison de manière différente, avec leurs pratiques et leurs envies. Il y en a qui font du gros travail de discussion, presque du travail social. Il y a deux livraisons par semaine : le mercredi et le samedi. Ça permet de bien capter les gens, à force… Dans un premier temps, on faisait l’intégralité des colis. Chaque jour, on ajoutait des dizaines de personnes sur notre liste de livraison, jusqu’à atteindre un total d’environ 400 personnes. Face à l’ampleur du travail, on a décidé avec plusieurs collectifs qu’ils feraient eux-mêmes leurs colis avec les stocks qu’on leur aurait préparés.
On essaie de limiter le plus possible les risques de contagion dans notre organisation. Les livreurs et livreuses ont des horaires de passage différents pour éviter de se croiser, on a du stock de gel hydroalcoolique à disposition et on met des masques pendant la confection et la manipulation des colis.
On utilise l’ensemble des Tanneries : principalement le hall de l’espace d’activité pour le stockage du sec (farine, huile, sucre, produits d’hygiène…), pour la préparation des “stocks” (à destination des autres collectifs qui préparent eux-mêmes les colis) et pour la confection des colis. Le gros de la nourriture est stocké dans un camion frigorifique qu’une boîte nous a prêté, mais on en met dans la bibliothèque quand il y a trop de fruits et légumes. La Mistoufle prépare ses colis dans la salle de concert, pour éviter qu’on se croise trop. On utilise aussi le camion de Skanky Yard pour aller chercher la nourriture à la banque alimentaire ou des cagettes vides à différents endroits de la ville. La Mistoufle s’en sert également pour ses distributions.

Mistoufle : On arrive aux Tanneries avec quelques personnes, on doit préparer des colis et les distribuer. On a une voiture. Du coup, une équipe prépare les colis. Avec la fiche où il y a la liste des livraisons à effectuer, le livreur aiguille selon les besoins spécifiques, l’ordre de livraison, la taille du colis. Au niveau de la préparation des colis, on a une feuille (rédigée par un autre groupe) qui nous dit quelle quantité mettre dans un colis, selon le nombre d’individus. Ensuite on charge les colis dans la voiture et on fait la livraison. Pendant que la livraison a lieu, on range l’espace, et on remet ce qu’on a pas mis dans les colis en place pour les utiliser dans la prochaine livraison, quand ça ne périme pas (on jette quand même beaucoup !).

Jean : Nous travaillons en coopération, particulièrement avec le Secours Catholique, les Tanneries, AIDES. Le rôle spécifique des bénévoles de SOS Refoulement est de gérer les ressources diverses, de recenser les situations de personnes en grande détresse, d’évaluer comme on peut les besoins (nombre d’enfants, besoins spécifiques de bébés, de santé fragile), et de participer avec d’autres aux distributions. Les distributions collectives habituelles ont aussi été renforcées. Nous maintenons aussi une veille juridique avec des avocates engagées, gérons autant que possible le courrier de nombreuses personnes domiciliées postalement à la Ligue des Droits de l’Homme, la boîte aux lettres restant accessible. On a aussi, avec nos limites, un rôle de veille sanitaire, de distribution de produits, d’informations et de conseil, et de lien en cas de problème avec la cellule 15covid.

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Est-ce que ça vous plaît de faire ça ? Quelles sont les difficultés et les joies ?

Tanneries : Déjà ça nous a bien occupé·e·s, ça a rythmé nos semaines et ça nous a réuni·e·s autour d’une action collective. Il a fallu ajuster l’organisation au fur et à mesure pour que ça soit à la fois efficace et pas trop contraignant (éviter les agacements, les rapports de force). C’est assez épuisant comme travail, ça demande beaucoup d’organisation (secrétariat, permanences quotidiennes au dépôt, etc). On est aussi confronté·e·s à des « réalités » déroutantes, par exemple devoir jeter des quantités importantes de nourriture parce que les dates sont dépassées depuis trop longtemps (alors qu’on les a nous-mêmes sauvés de la poubelle…).
On a appris deux ou trois trucs sur le tas : créer des parcours de livraison, gérer des stocks, mieux connaître nos co-confiné·e·s… C’est un peu un taf de caristes/logisticien·ne·s. Ce qui est chouette, c’est de voir que cette initiative permet de maintenir des liens préexistants, comme avec le Quartier libre des Lentillères, et d’en créer de nouveaux. Ça nous permet aussi de rester ouvert·e·s sur la ville, de mieux capter la situation des gens que nous livrons, et puis ça nous donne le sentiment d’avoir un peu prise sur ce qui se passe.

Mistoufle : On se sent utile, on fait du concret et ça redonne du moral. Aussi, il faut dire que ça nous sort du confinement et c’est agréable d’être aux Tanneries. On a des objectifs et on se lève le matin pour faire quelque chose, contrairement à quand on est confiné et qu’on a pas de travail, « qu’on tourne en rond ».
Sinon, on est pas toujours bien accueili·e·s par les gens qui bénéficient de l’aide. Au fond on comprend que ce soit tendu dans les familles, ça se répercute sur nous. On imagine que parfois on est presque le seul lien social vers le monde du dehors, ça doit jouer.

Elsa : Oui, ça permet de garder le lien avec les gens et d’être aux prises avec les réalités de terrain.

P et C : Pour ma part, étant enseignante en école élémentaire, je suis habituée à travailler avec des familles dans la précarité. Mais je n’ai pas accès à leur lieu de vie… On se rend vraiment compte en faisant la distribution des énormes difficultés que rencontrent ces familles et de leur isolement.

Jean : Ce n’est pas facile, il y a la tristesse et la colère de voir tant de misère qui pourrait être évitée, mais quand même c’est beaucoup plus réjouissant d’être utile que passif.

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Est-ce que beaucoup de gens se sont tournés vers vous ? Qu’est-ce que vous comprenez de l’état de précarité créé par le confinement ?

Mistoufle : On s’organise au niveau des Tanneries, donc ça passe par le « secrétariat », de la plateforme d’entraide. Mais oui, il y a beaucoup de demandes : on livre deux fois par semaine et des fois on doit faire la livraison en deux jours car notre voiture est trop petite. Les gens qui sont en demande sont souvent des personnes qui étaient déjà précaires avant la crise, et qui le sont encore plus aujourd’hui (on vous laisse imaginer l’horreur de la situation). Beaucoup de familles aussi. On ravitaille aussi quelques étudiant·e·s. Dans tous les cas, la crise accentue la précarité et en crée une nouvelle. Les familles ne peuvent plus travailler car il faut garder les enfants. Les intérimaires ne trouvent plus d’emploi…

Jean : Entre les habitats collectifs et les « individuels », on en est à plus de 300 personnes. Et s’il y a les difficultés spécifiques des étrangers privés de droit qui sont le public prioritaire de SOS refoulement, d’autres, titulaires de titres de séjour ordinaires, se retrouvent dans la même situation que les Français sans emploi, « travailleurs et surtout travailleuses pauvres » dont la situation s’est aggravée. Peut-être plus qu’il n’a créé de précarité, le confinement a terriblement aggravé celle qui existait déjà. C’est pour cela que nous nous retrouvons tout à fait bien à travailler avec des associations s’adressant à toutes les personnes en difficulté, c’est une action commune avec les particularités de chacun.

Elsa : Le confinement induit la cessation de toute activité. Les personnes les plus précaires, travaillant à la mission, ou au noir, n’ont plus les revenus complémentaires qui leur permettaient d’assumer toutes leurs charges.

Tanneries : Jusqu’ici, on a approvisionné plus de 350 personnes et on est arrivé·e·s à la limite de ce qu’on peut gérer, d’après nous. On est toujours sollicité·e·s et maintenant on renvoie les nouvelles personnes vers d’autres structures existantes, qui ont eu le temps de se réorganiser depuis le début du confinement (Croix rouge, Restos du cœur…).
C’est dur de dresser un constat, mais on a ravitaillé des gens qui bénéficiaient de réseaux de solidarité qui n’existent plus et/ou dont les situations précaires ont empiré (intérimaires, travailleurs·euses non déclaré·e·s, personnes isolées). La situation visibilise des précarités préexistantes, mais c’est dur d’avoir une idée précise parce qu’on ne demande pas de critères aux gens qu’on livre. Par contre, c’est clair que pour les gens qui avaient du mal à rentrer dans des cases déjà avant, ça devient impossible : même si on a le droit à des aides, c’est compliqué de réunir un dossier avec toutes les administrations qui tournent au ralenti.
On a prévu d’arrêter progressivement les livraisons sachant que les fonds spéciaux alloués aux associations vont être suspendues avec le déconfinement. On a fait un appel à dons qui va nous permettre de tenir jusqu’au 30 mai, date de la dernière livraison. Non seulement on ne voulait pas stopper brutalement l’entraide parce que la précarité ne va pas s’arrêter le jour du déconfinement, mais aussi on essaie d’imaginer des formes de solidarité à plus long terme, grâce aux liens qui ont été créés avec les bénévoles de la banque alimentaire, mais aussi avec les collectifs et les personnes nouvellement rencontrées. En effet, la vie déconfinée a de quoi nous angoisser : forcera-t-on les allocataires du RSA à reconstruire bénévolement la Nation ? Va-t-on de nouveau oublier les précaires pour qui on s’est ému·e·s seulement parce qu’on partageait leur confinement ? Combien de temps allons-nous souffrir des dispositifs de contrôle sous prétexte d’état d’urgence sanitaire ? Alors on aimerait se tenir prêt·e·s à réactiver ce réseau d’entraide quand il le faudra.

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Vous n’avez pas l’impression de remplacer un service public qui devrait être payé ou au moins subventionné par l’État ?

Mistoufle : Pour nous la question est chiante parce que la réponse est pas facile. Elle est posée dans nos milieux, et c’est une bonne chose, elle divise aussi. On se la pose depuis le début et forcément que quelque part on remplace les associations humanitaires qui font habituellement ce taf. Après on fait ça humblement. D’un côté nous n’allons pas nous mentir et dire que ce que l’on fait c’est un acte révolutionnaire.
On deale avec des assistantes sociales de la mairie qui, malgré toute la gentillesse et l’intelligence avec lesquelles elles peuvent faire leur taf, doivent d’ordinaire fliquer les pauvres, parce que l’État ne te donne pas la charité sans contre-partie, que ce soit pour le RSA ou pour un accès à de la bouffe gratos. On met en cagette des aliments comme des légumes en conserve et des céréales, mais on doute que la consommation de ces produits et leur mode de production aillent dans une logique émancipatrice des plus précaires.
Un moment où on peut voir un « acte » révolutionnaire, c’est quand on livre. Mais ça reste difficile, comme ça a été dit avant. Faut aussi se dire que peu de personnes dans cette période arrivent à poser des actes révolutionnaires : il y a les prisonnier·e·s, les gens en CRA, les habitant·e·s de cité qui se bougent, les soignant·e·s et les profs qui se laissent pas enfumer ?
D’un autre côté, on se dit aussi que ce qu’on fait, il faut le faire, peut être qu’on répond à une urgence. C’est aussi une tradition dans ce lieu : les Tanneries ont aidé les migrant·e·s quand des gens d’une mosquée sont venues taper à la porte. Ils et elles ont été à Calais un été prendre le relais d’une asso qui distribuait de la bouffe aux migrant·e·s. Food not bombs s’organisait autour de gens des Tanneries…
Sûrement que ça peut faire humanitaire pour certain·e·s, mais parfois la réponse est plus complexe que « les Tanneries pallient les défaillances de l’État ». En ce moment comme dans d’autres nous pallions beaucoup les défaillances de solidarité.

Elsa : Peut-être… Pour le coup, habituellement, ce sont les associations caritatives qui se chargent de cette aide alimentaire, mais avec une autre organisation, basée sur le collectif. Merci aux Tanneries d’avoir réagi rapidement et avec souplesse pour répondre à cette situation, car une famille qui ne peut plus nourrir ses enfants, c’est une détresse assez indicible.

P et C : Il est bien sûr évident que c’est l’État qui devrait mettre en place ces aides, mais plus encore, il n’est pas acceptable d’avoir dans un État riche des personnes vivant sous le seuil de pauvreté !

Jean : Nous avons obtenu le temps de la crise quelques aides publiques et c’est tant mieux. Tout ce qui est utile est bon à prendre. Ceci dit, une grande partie repose sur du bénévolat militant. Votre question se pose à longueur d’année, il n’y a pas de réponse totalement satisfaisante. On peut quand même considérer que si la lutte contre la xénophobie et l’exclusion est un combat politique pour faire évoluer la société, tout acte de solidarité concrète a aussi un sens que chacun qualifiera comme il l’entend, politique, fraternel, humain… Et agir concrètement nous rend d’autant plus légitimes pour réclamer à l’État de plus faire ce qu’il devrait et nous opposer quand il fait ce qu’il ne devrait pas.

Tanneries : C’est un problème complexe et on a du mal à s’exprimer dessus. Déjà, on sent que notre organisation n’a rien à voir avec ce qu’une structure de l’État pourrait faire. On ne demande pas de conditions aux gens que l’on aide, ni de papiers, ni de rentrer dans des cases. Ça, c’est une différence fondamentale. On ne remplace pas l’État car il ne ferait pas comme ça. Ensuite, on a le sentiment que l’État provoque lui-même beaucoup de ces inégalités, de ces situations précaires. On préfère la notion d’« entraide » à celle d’« humanitaire », dont se revendiquent les associations subventionnées par l’État. On aime bien l’idée d’une solidarité qui s’organise horizontalement, et on n’a pas envie que l’État s’immisce encore plus dans notre vie avec une attitude paternaliste. On préfère penser ensemble comment et avec qui on crée des solidarités, et renforcer notre autonomie face aux pouvoirs publics. Et puis, aussi, on n’attend pas grand-chose de l’État en général.

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Notes

[1Collectif de Dub qui organise de nombreuses soirées aux Tanneries

[2Il s’agit du Collectif Soutien Asile 21 qui regroupe énormément d’association - et dont fait aussi partie l’Espace autogéré des Tanneries - qui ont donc l’habitude de se connaître, et de s’entre-aider

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