L’état d’urgence sanitaire : les sombres heures (supplémentaires) du monde du travail.

Depuis le début du confinement, nous recevons des questionnements, des témoignages venant du « monde » du travail. Nous partageons aussi avec ceux et celles qui nous appellent certaines critiques.
Le CIDTD et Précaires solidaires 21 vous livrent ici un court résumé.

En début de semaine, tout le monde ne sait pas sur quel pied danser.
Alex est ouvrier dans le bâtiment à Dijon, il bosse comme d’habitude lundi, mardi, malgré les annonces de samedi et lundi soir. Comme d’hab’ il lui manque quelques équipements de protection individuelle qui, selon les lois, devraient lui être fournis par son patron ; il en est souvent autrement dans la réalité. Mardi, dans la camionnette qui les ramène lui et ses collègues à l’entreprise, il se permet de questionner son patron : « Je lui ai demandé ce qu’il avait prévu pour demain, en lui disant que je m’inquiétais vachement de le choper, pas tant pour moi, mais ma mère est veuve et handicapée, je dois lui faire des courses, lui rendre des services quasi quotidiennement. »

La même inquiétude guette Sonia : elle est infirmère en CHU de Dijon, mère de 2 enfants. « Évidemment que j’aime mon métier et mes collègues, même si déjà avant ça les conditions n’étaient pas top, mais tous les jours maintenant je vais un peu la peur au ventre au boulot. J’ai peur de ramener ce virus chez moi. Ma fille est asthmatique, on a beau me dire que les jeunes l’attrapent pas, c’est pas les témoignages que j’ai de ma frangine qui bosse en hôpital à Colmar. »
« Après les annonces de lundi j’ai été voir les ressources humaines, j’pensais bêtement qu’on était en crise majeure et qu’on pouvait pas nous faire des promesses dans le vent une nouvelle fois. J’ai donc demandé si un studio ou une chambre était disponible sur Dijon le temps du confinement. Ça m’aurait permis de pas mettre en danger potentiellement ma fille et aussi de pas avoir la route à faire après les journées de 12h que je suis obligée d’enchaîner." (C’était en effet une disposition soit disant mis en place pour le personnel soigant, il était question qu’ils/elles aient accès facilement à des chambres étudiantes ou studio.) "On m’a répondu qu’il n’y avait rien, que j’avais qu’à trouver un truc à louer et que peut-être les RH me donneraient une aide. Autant te dire que c’est mission impossible en ce moment. C’est la galère dans tous les services et on n’a pas l’impression d’être aidé ou soutenu. »

Hamid connaît bien la galère : il est chauffeur VTC pour la plateforme Uber, longtemps sans emploi, après pourtant un BTS dans le tourisme, il s’est lancé dans l’auto-entreprenariat il y a un peu plus d’un an. Si nous comprenons les mécanismes qui ont poussé Hamid à faire ça, nous l’alertons que ce statut n’a jamais été autre chose qu’une merde sans nom. L’auto-entreprenariat, c’est le triomphe du libéralisme à chaque fois qu’un de nous est obligé de s’y mettre, c’est renoncer à tous les acquis sociaux, c’est participer au monde de Macron. Hamid n’est pas dupe : « Je sais bien, je vois bien que mes congés faut que je me les paye, que les heures sup’, mes repos hebdomadaires, je m’assois dessus et que même quand je suis malade, soit j’ai les moyens de m’arrêter, soit je trime deux fois plus. » Ce qui l’inquiète aujourd’hui c’est la période d’inactivité professionnelle qui le guette. « J’pense je vais retourner en intérim, j’vous appelais savoir si vous saviez comment faire pour obtenir cette fameuse aide aux entreprises, mais a priori pour l’instant ça va pas toucher les auto-entrepreneurs. Et même si on la touche c’est que 1500€. Je te dis pas mais j’ai le loyer de la voiture que je loue pour faire ça, mon loyer... »

En effet on n’a pas pu dire autre chose à Hamid, raisonnablement pour lui il ne fallait pas compter sur cette aide aux entreprises. Sonia, elle, ne décolère pas des fameuses aides : « On arrête pas de nous bassiner avec ces aides, alors qu’on se doute très bien qu’elles vont aller aux plus grosses boîtes et pas aux petits artisans ou producteurs. A l’hôpital, ça fait plus d’un an qu’on râle, qu’on lutte pour avoir des moyens supplémentaires. Dans les annonces il y a eu quoi pour les hôpitaux ? Avec ce coronavirus on va flinguer encore plus la sécu, c’est logique d’avoir des arrêts de travail pour les mômes, ça devrait même être la norme. Mais c’est la sécu qui va payer ces arrêts, pareil le chômage partiel ou technique, une partie est prise en charge par la CPAM et ça fait moins de cotisations sociales. Ils ont toujours rien annoncé pour ça. C’est normal que la sécurité sociale rembourse, mais t’imagines à la fin ce que ça va coûter ? Sur qui ils vont taper, sur les hôpitaux encore une fois ? »

Avant de proposer le chômage partiel à Alex, son patron a menacé de le licencier. « Le mercredi, avant de partir sur le chantier, je lui demande ce qui est mis en place, il me dit ‘vous avez des masques et vous vous tenez à plus d’un mètre les un des autres compris ?’ C’est déjà notre façon de travailler habituellement mais bon je l’enchaîne et lui demande comment on va sur le chantier. Il me répond ‘ben monte dans le camion’. Les 6 ouvriers plus lui qui conduisait là-dedans, j’lui dis t’es fou on va pas se confiner là-dedans, tu nous amènes un par un sur le chantier. Pis faut nous trouver du gel hydroalcoolique et un moyen de se laver régulièrement les mains sinon on peut pas y aller. Il m’a dit ‘t’es pas content tu prends la porte’, heureusement que je vous avais appelé avant. Je lui ai dit droit de retrait t’es pas content on va aux prud’hommes. Après avoir fait quelques bonds, il nous a tous mis au chômage partiel. Je t’avoue je suis soulagé, même si je vais gagner un peu moins. »

Hamid aimerait bien connaître ce soulagement, même si c’est pour gagner un peu moins. Il nous parle de son frangin qui bosse, lui, pour une plateforme de livraison de repas. « Honnêtement, je sais pas ce que ça va faire pour lui, j’imagine comme pour moi, il va plus rien gagner et se retrouver à devoir trouver vite un taf. Tu sais qu’avant le confinement, Deliveroo avait déjà mis en place la livraison sans contact ? Comme pour nous sur Uber où le client peut choisir si il a pas envie qu’on lui adresse la parole. En gros, t’as une personne qui te livre la bouffe ou qui t’amène où tu veux, t’es même pas obligé de lui dire bonjour ou merci. J’te parie ce que tu veux que cette option va rester après cette crise ! »

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La fameuse sortie de crise, pour Alex, c’est le moment de pas se laisser faire dans son secteur, mais aussi dans d’autres tout aussi précaires : « Que ce soit nous dans le bâtiment, ou les mecs dans l’industrie ou la livraison, c’est certain qu’il faut pas commencer à se laisser faire maintenant. Ça fait trop longtemps qu’on nous marche sur la gueule et là, la future loi c’est pareil. Faut foutre tout à l’arrêt et en retard, faut faire valoir qu’on prend des risques pas possibles avec ce truc. Mais je t’avoue c’est pas gagné. J’ai des potes à Pennequin (grosse boîte de BTP dijonnaise), ils étaient aussi inquiets que moi, ils sont allés voir leur représentant du personnel pour leur dire « hey les gars, faudrait pas provoquer une réunion ? Le chef, il est pas complètement con de nous faire bosser sans rien changer ? ». Bon je connais leur chef, en effet il est complètement con, mais les délégués du personnel ont rien fait. C’est une honte des mecs comme ça, encartés dans un gros syndicat, qui bougent pas le petit doigt. Parce que du coup ça montre l’exemple, tout le monde a fermé sa gueule derrière, en même temps si la personne dans ton entreprise qui est protégée des licenciements veut pas gueuler un bon coup, tu vas faire quoi toi, l’ouvrier de base ? Mais c’est pas comme ça qu’on va s’en sortir faut que tout le monde soit solidaire. »

La solidarité, Sonia a du mal à y croire, elle aimerait du concret. Si elle en témoigne pour sa sœur, on sent qu’elle aussi en a gros sur le cœur : « J’t’avoue, j’ai du mal à apprécier ce truc des gens au balcon qui applaudissent à 20h, ça fait plus d’un an qu’on lutte pour pas que Macron supprime près de 20000 hôpitaux, personne était avec nous dans la rue, et les gens qui restaient chez eux étaient pas à 20h aux balcons. Non, ils laissaient faire silencieusement, comme quand les profs luttaient l’an dernier remarque. Ma frangine à Colmar, elle en peut plus, ils sont débordés, elle me dit qu’ils sont obligés de choisir les prioritaires, avec des conséquences malheureuses, tu te doutes bien. Ça la rend malade. » Sonia arrive encore à blaguer : « Ça va hein, c’est une maladie qui affecte que le personnel hospitalier, on se la transmet qu’entre nous. J’vais te dire ce qui me met le seum aujourd’hui, c’est que l’état de l’hôpital est catastrophique, et une crise comme ça, ça va pas susciter des vocations si on n’y met pas les moyens. Dis toi qu’on se tape des journées de 12h et que là-dedans, l’hôpital, la ministre, le président sont pas foutus de nous prévoir ne serait-ce qu’un repas. Heureusement pour moi que j’ai mes filles et mon mari qui me préparent ma gamelle pour le lendemain, sinon je serais en plus obligée de me taper ça quand je rentre. Sincèrement, des collègues ont encore moins de chance que moi, t’imagines ? »

En effet, sans les témoignages de Sonia, Hamid, Alex et beaucoup d’autres, nous aurions eu du mal à imaginer une telle situation. Le projet de loi coronavirus va bien sûr à l’encontre de ce qu’espèrent ceux qui nous ont contactés. Les employeurs pourront imposer les congés payés, vous pourrez travailler au-delà de 48h par semaine, le repos hebdomadaire ne sera plus obligatoire…

Nous avons fait ce que nous avons pu pour répondre aux questions posées, pour partager un moment.

La Direccte n’ayant mis en place qu’une permanence téléphonique à destination des employeurs (peut-être faut-il le voir come un indice supplémentaire sur son positionnement), nous vous encourageons à contacter les divers syndicats (CGT / FSU / FO / Solidaires / CFE-CGC ), responsables et solidaires ils vous orienteront selon les branches et agiront directement dans vos boîtes si ils ont des délégués du personnel.

Vous pouvez trouver des gens pour répondre à vos questions aux mails suivants :
bureauprecairesolide@riseup.net
contact@cidtd.fr

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