Quel casse-délire ce jardinier, pensa-t-il. A peine deux jours que l’état d’urgence sanitaire était décrété, et voilà qu’il devait se fader un rapport auquel il ne comprenait rien. Après tout, il ne pouvait s’en prendre qu’à lui même : il aurait mieux fait de laisser le jardinier se confiner chez lui. Il reprit la lecture du topo :
« Le Gang de la Clémentine a semé des graines. Celles-ci sont en dormance depuis que le pays est en confinement. Ce sont des semences hybrides issues d’agrumes aussi divers que des pamplemousses roses, des citrons jaunes, des oranges sanguines... Il semblerait qu’elles soient également mycorhizées par des champignons noirs. Pour résumer, ce sont des mauvaises graines. Et comme toutes les mauvaises graines, vous aurez bien du mal à vous en débarrasser. Quand le coronavirus s’en sera retourné dans ce qu’il reste de permafrost ou de forêt vierge, la dormance sera levée, et rien ne pourra les empêcher de germer. »
A la lecture de cette dernière phrase, le sous-préfet se gratta la tête et ricana. Mais qu’est-ce qu’il croit ce con, se dit-il, nous sommes en guerre, je ferai ce qui est essentiel pour la nation : je prendrai un arrêté.
Il imaginait déjà une formulation pour sa circulaire – délit d’entrave à l’amazonisation de Chalon – quand il fut refroidit par la suite de sa lecture :
« Alors les clémentiniers se développeront inexorablement et coloniseront les terrains les plus urbanisés et aseptisés du Chalonnais, grâce à leurs racines traçantes, leurs stolons, et leurs propagules. Les moindres fissures dans les murs seront creusées jusqu’à ce qu’ils tombent. Les clémentiniers seront pollinisés par les cétoines dorés, les fourmis pot-de-miel, et le vent d’autan, si bien qu’ils se diversifieront encore. Cela rendra tout arrêté totalement inopérant, les arbres fruitiers ayant pris des formes si variées qu’ils en seront devenus insaisissables. »
Il s’essuya le front d’un revers de main. Ce jardinier débloque complètement, songea-t-il. Je me demande bien quelle genre d’herbe il fait pousser dans les jardins de la sous-préfecture. Quand tout sera revenu à l’anormale, il faudra que j’éradique les adventices et que je fasse installer une pelouse synthétique.
C’est ainsi que le sous-préfet, qui ne connaissait que la novlangue, fut bien incapable de comprendre un foutu mot de ce rapport agrumier. Pas même la dernière phrase :
« En conclusion vous faites face à un rhizome de résistance alternatif ».
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