Altercation pendant l’acte 23 des gilets jaunes : au-delà d’un cliché

Quelques réflexions au sujet d’une baston qui se déroula rue de la Chaudronnerie durant le 23ème rassemblement des Gilets Jaunes et qui en dit long sur le peu d’avis que l’on peut se faire à partir d’une photo. Quand les médias locaux hystérisent la compréhension que l’on pourrait se faire du mouvement des gilets jaunes.

On connaît l’histoire, samedi après midi vers 18h rue de la Chaudronnerie une embrouille éclate entre le gérant d’un restaurant et quelques personnes qui étaient dans le cortège des Gilets Jaunes alors que celui-ci remontait de la place du théâtre pour rejoindre celle de la république, itinéraire rituel depuis quelque mois.

Dans cette histoire on entend parler d’un soi-disant pic à glace, et d’un hachoir manié par le gérant afin d’en découdre. Suite à une altercation en raison de la mise à feu d’une poubelle devant un restaurant on en est venu aux mains, puis le tout a parfaitement dégénéré pour en arriver à cette image saisissante, prise par un journaliste du Bien Public, ou l’on voit le gérant avec un hachoir vu de profil tandis qu’une poubelle brûle à proximité. On ne pouvait pas mieux rêver pour du sensationnalisme au rabais et alimenter la haine diffuse qui s’exprime sur facebook et autres réseaux sociaux. Dans ce genre de cas qu’importent les faits, qu’importe un quelconque rapport à la vérité. Vous avez dit post-vérité ? Bienvenu dans les affres de l’indistinction et de la confusion.

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L’article en ligne du Bien Public

Depuis quelques jours E. le gérant du restaurant essaie de faire entendre sa voix. Celle de quelqu’un qui déplore ce qui s’est passé et qui cherche davantage à réconcilier qu’à diviser. Lundi dernier, E. s’est pointé au quartier des Lentillères alors que la fête du quartier touchait à sa fin. En béquille, un peu tendu, résolu à rencontrer des personnes avec qui tchatcher de cette situation fort peu commode. Il cherchait des interlocuteurs, voilà, il ne voulait pas brasser dans le vide son ressentiment, il voulait faire valoir son sentiment, ses questionnements, « rétablir la vérité » comme il disait. Mais de quelle vérité s’agissait-il ?

Celle d’une séquence de 2 minutes qui a lieu lors d’un samedi après midi et qui s’inscrit dans le contexte d’un mouvement de revendication, qui dure depuis 5 mois et tiens en haleine la France entière, le mouvement des gilets jaunes.

Pour expliciter de déroulement de cette affaire on va devoir prendre un peu de recul et poser le cadre d’analyse.

5 mois et 23 actes

Bien évidemment que le mouvement des gilets jaunes sème une belle pagaille, salutaire, à tous les niveaux de la société. C’est le propre d’une révolte que de déranger l’ordre établi, de faire en sorte de faire bouger les lignes des privilèges, de rendre visible ce qui hier était invisible, de dire tout haut aujourd’hui, ce qui hier était honteusement tu : la pauvreté, l’indigence du monde. Première cible le gouvernement, puis l’État avec ses flics, aussitôt derrière apparaît le grand patronat et plus confusément une partie de l’économie. C’est un rapport collectif au monde qui est interrogé, qui est contesté. La marche forcée du capital mondialisé détruit, pille les espaces naturels aussi bien que l’innocente candeur des personnes, même les plus belles volontés sont perverties, parfois, en substances viles et aussitôt mise sur le marché. Décidément de l’indignation et de la colère il y en a un stock pour encore très longtemps.

[GJ Acte XXIII] Un samedi de manif vert et jaune

Ce samedi c’est non pas une mais deux manifs qui avaient lieux dans les rues de Dijon. Le matin, le quartier libre des Lentillères faisait sa vélorution, avant d’être relayé par l’acte 23 des gilets jaunes après 14h. Récit en images

12 juillet

Nous voilà donc durant l’acte 23 des gilets jaunes dans les rues de Dijon alors que Macron s’apprête à nous faire le bilan de sa farce itinérante, initiée depuis janvier pour « écouter » et « apaiser » son « peuple », ses ami.es les français.es dont il se sent si « proche ». Non, dans la rue tout le monde le sait : s’est une vaste blague et une fois de plus Macron exprime là sa parfaite condescendance à l’adresse des gilets jaunes. Le gouvernement ne sait plus quoi faire. Aujourd’hui ce samedi 20 avril plein de personnes du quartier des Lentillères se sont joints au rassemblement suite à une volte à vélo qui avait été organisée dans la matinée. Durant l’après-midi l’ambiance est comme toujours bon enfant, c’est la sortie du samedi ! C’est chaleureux, on y a pris des habitudes. Et quoi ? Avant on s’emmerdait le week-end à pas trop savoir quoi faire, maintenant on a des nouveaux potes, on se sent clairement moins seul, comme ça, face à cette société qui exclu. Donc la rue pour faire masse. C’est tout un monde qui s’organise et se ré-invente chaque samedi, qui à pris goût à la rue. « La rue est à qui ? À nous ! À qui ? À qui ? À nous ». Avec ça et les ronds points on ne peut pas mieux résumer ce mouvement. Il y a un peu de tout dans ces rassemblements : des personnes solidaires mais pas véhémentes pour un sous et puis il y a des excités, et tout un spectre nuancé de personnes qui ont de bonnes raisons de protester, c’est ça le charme de ce mouvement, son hétérogénéité.

Chaque samedi avant que les rassemblements n’aient lieu la mairie de Dijon envoie des messages de rappel conseillant aux commerçants du centre-ville de ranger terrasses et poubelles – un vent de terreur plane. Il est explicitement dit aux commerçants que tout objet traînant devant leur boutique pourrait servir de projectile et que ces mêmes projectiles pourraient être utilisés contre eux ! Les gilets jaunes, sont aux yeux de la mairie et de la préfecture, semblables aux hooligans. « Gare à vous après les vitrines de banques, assoiffés de vengeance, les gilets jaunes s’en prendront à vous une fois que tout aura brûlé ! ».

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Depuis ce mémorable samedi 1er décembre, qui fit trembler les puissants de ce pays, certains commerces du centre-ville, plus particulièrement les petits commerces, accusent le coup avec une claire baisse de fréquentation et ce justement chaque samedi. Tous les quartiers ne sont pas touchés de la même manière, voir même ne le sont pas du tout. Ce qui est certain c’est que ceux à proximité de la préfecture le sont directement. Comme l’a constaté rétrospectivement E. les événements du 1er ont provoqués une sorte de choc psychologique, pas un trauma, non, juste que bien des personnes ont une certaine appréhension à l’idée de fréquenter le centre-ville les samedis. Les images de « guerres civiles » abondamment servies par les médias de masse n’y ont pas peu contribué. Certes le mouvement des gilets jaunes impacte économiquement certains commerces du centre-ville, notamment par exemple celui de E. qui en décembre dernier, la mort dans l’âme, a rompu le contrat d’une de ses salariées, et a dû faire appel à un pote pour remettre la trésorerie dans les rails – sa boutique n’a d’autre ambition que de bien faire les choses tout en dégageant un peu de thunes pour vivre décemment – mais c’est aussi et surtout l’image terrifiante qui est en donnée par les pouvoirs en place qui conditionne mentalement les gens à ne plus vouloir fréquenter les rues de la ville de Dijon le samedi.

Acte 23 : que s’est-il passé ?

Depuis des mois E. le gérant reçoit rituellement ces fameux messages de la mairie, comme tous les autres commerçants du centre-ville. Mais pour plus de facilité, plutôt que de ranger la terrasse, aujourd’hui il s’y assoit et regarde tranquillement passer le rassemblement. Oui bon enfant, c’est le mot, d’ailleurs un gars qui passe une cannette à la main, la lève en lui disant « il y en a encore comme moi 500 autres », manière de dire que s’il avait à vendre des bières aux gilets jaunes ça marcherait du tonnerre.

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Hélas, tout va déraper très vite malgré la bonhomie ambiante car E. va croiser le regard de quelques jeunes excités habillés en noir et aux visages cagoulés. L’un d’eux tire une poubelle. En les regardant il sent bien qu’un truc tourne par rond, mais bon, voilà ces jeux de regards arrivent parfois - c’est un truc de mecs ça - mais ne donnent généralement pas de suite. Il n’attendra pas deux minutes pour voir arriver complètement paniquée sa fille de 6 ans qui était à l’intérieur de la boutique criant que de la fumée était en train de rentrer par la porte grande ouverte. Aussitôt E. se précipite sur le seuil du restaurant et constate que la poubelle précédemment vue et tirée par l’un de ces jeunes gars est en train de cramer devant son commerce.

Un peu dépité et franchement énervé il apostrophe des gilets jaunes « mais, putain, c’est quoi le concept ? Ça sert à quoi de faire ça ? Ça n’a rien de constructif ! », les gilets jaunes ainsi sollicités déclinent toutes responsabilités, alors E. leur demande de bien vouloir l’aider à déplacer la poubelle. Suite à quoi tout va très vite, l’un des jeunes gars en noir va l’insulter, je vous épargne les détails, le ton monte, les protagonistes de cette triste scène vont n’avoir de cesse de se provoquer en s’invectivant copieusement, la raison se relâche complètement et quelques gilets jaunes vont commencer à prendre parti, le tout atteint un niveau de confusion parfait jusqu’à ce qu’un autre type se pointe en vélo pour subtiliser dans ce marasme le smartphone de E. qui se trouvait dans la poche arrière de son pantalon, entraînant une rapide course poursuite mettant au sol le cycliste cleptomane qui explose le portable.

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Des coups sont ensuite échangés, qui, quoi, comment ? Le régime d’intelligibilité s’effondre on est carrément vautré dans la baston, E. reçois plein de coups dans le dos de la part d’un de ces jeunes gars et constate amèrement qu’il ne parvient pas à les rendre. E. vient de passer une sorte de cap de non-retour, voilà maintenant qu’il rentre dans sa boutique et en ressort avec un hachoir (émoussé selon lui) dans une main, et dans l’autre... non pas un pic à glace comme l’a prétendu le Bien Public dans son édition du dimanche matin, mais un tuteur à plante en plastique, son objectif ? Atteindre les jeunes gars avec qui il s’embrouille depuis le début. Dans la confusion de tout ça E. aura même eu le bénéfice de se prendre un coup de boule de la part d’un gilet Jaune de passage. Il est perdant sur toute la ligne puisque pour terminer un groupe de CRS arrive « pour rétablir l’ordre » et le plaque au sol en lui écrasant la trachée. Malgré ses protestations les flics lui font bien comprendre qu’ils sont là pour pacifier la situation quelque qu’en soient les moyens. Sûr que cette séquence n’est pas glamour comme du Fight club, et pourtant d’une certaine manière c’en est.

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Si on gratte un peu on ne peut pas prétendre que E. soit un sale patron dégueulasse, monstre de domination obsédé par la réussite et qui soumettrait les salarié.es de la boutique à des conditions de travail ignoble. Lui, et son ex-femme d’origine marocaine (qui galère d’ailleurs encore pour avoir un titre de séjour valide et ce depuis presque 13 ans), ont ouvert cette boutique pour ne plus avoir à subir le salariat, justement. Lui a toujours été salarié jusqu’à l’ouverture de ce restaurant.
Depuis samedi dernier ça lui reste en travers de la gorge d’entendre dire qu’il est un sale patron égoïste pro-Macron, lui dont les parents sont des prolos comme une grande partie des personnes qui font partie du mouvement des gilets jaunes. E. est pour un état social avec une meilleure répartition des richesses et ne trouve pas anormal de payer des taxes, des impôts pour le bien de l’intérêt commun, à la différence de bien des commerçants du coin. On a vu pire macroniste pour se permettre une litote. Mais voilà dans la confusion du moment et particulièrement en cette période de forte contestation et tension politique les passions sont exacerbées pour le pire et le meilleur. Là on est tombé dans le pire, le moins intéressant des aspects de cette lutte. Pauvre contre pauvre. Petit contre petit. D’ailleurs E. est parfaitement conscient que le gouvernement, les pouvoirs locaux, ont choisi la stratégie du pourrissement et de faire en sorte de mettre sur le dos du mouvement tous les problèmes que la société connaît depuis ces derniers mois – mais oui la mauvaise volonté des gilets jaunes qu’il faut instruire avec les bons préceptes qui sauveront l’honneur de l’économie française - faisant fi de la réalité humaine la plus basique.

Presse à scandale, presse préfectorale

Mais parmi les éléments les plus importants de l’affaire c’est le choix fait par le Bien Public d’avoir mis en exergue cette altercation pour caractériser l’acte 23 des gilets jaunes à Dijon. E. se souvient très bien de la présence du photographe parfaitement opportuniste qui, pour le plus grand bonheur du journal en mal de sensation, pris la photo et fut éditée le lendemain accompagné du titre « Muni d’un hachoir et d’un pic à glace, il a menacé des gilets jaunes ». Voila ce dont se souviendra le lecteur du Bien Public au sujet du rassemblement du 20 avril. D’autant que, E. souhaite le rappeler, il ne portait pas de pic à glace. C’est tout de même grave de mentir n’est-ce pas ? Surtout venant de la presse. Et qu’en est-il des revendications des gilets jaunes, pourtant rappelées chaque samedi ? Cela ne semble pas intéresser la direction du journal qui hystérise la compréhension que l’on pourrait avoir de cette rixe, comme elle aime à définir cette altercation entre E. et ces quelques personnes qui étaient dans le rassemblement. N’y aurait-il pas là comme seule intention de discréditer le mouvement des gilets jaunes à Dijon ? Ce n’est un secret pour personne que le Bien Public est vendu aux sociaux libéraux et à l’ordre établi dans ce qu’il a de plus bassement consensuel. Une fois de plus seul le scoop semble animer ce journal en mal d’inspiration alors qu’il pourrait prendre au sérieux ce qui se passe depuis le début du mouvement. Prendre au sérieux ce qui se passe nécessiterait un peu de profondeur d’analyse et de couvrir les événements avec plus d’à propos que les seuls commentaires de la mairie ou de la préfecture.

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En Une du Bien Public le lendemain de l’altercation

E. le déplore pour en avoir fait les frais directement avec cette histoire de samedi. Tout de même, récemment le Bien Public a fait amende honorable en faisant paraître un article restituant les faits que E. a voulu faire valoir. Publiquement selon lui il y a eu réparation.

Aussi et E. en convient, il est affligé de voir les usages faits de facebook et des autres réseaux sociaux qui plutôt que de réunir et de créer une intelligence collective deviennent des arènes sanglantes ou l’anonymat donne lieu aux pires des calomnies et ou se libère une vindicte lâche et malhonnête – cette pratique est communément appelé le trolling. A force, le mésusage des réseaux sociaux pourrait, si ce n’est pas déjà fait, qu’envenimer le clivage déjà très vif entre gilets jaunes et certains commerçants du centre-ville par exemple. Les réseaux sociaux sont un outil à double tranchants. C’est pour ces mêmes raisons que E. a préféré rencontrer directement certains membres des gilets jaunes lors de l’Assemblée Générale du mouvement qui se tient chaque lundi après midi aux Tanneries [1]. Il lui a été permis de discuter de vive voix avec eux, non sans passions, au sujet de l’altercation de samedi dernier et de ne pas s’en tenir à un ressentiment stérile. Sa démarche est intéressante en cela : même dans le conflit et malgré les griefs on peut arriver à discuter et à trouver des sentiers communs, hier encore insoupçonnables. Pour cela il faut appréhender avec nuance ce monde fragmenté, composer avec une multitude de signes semés d’embûches, dans lequel nous nous mouvons laborieusement, et il ne faut pas se contenter d’affirmer de manière péremptoire des certitudes qui peuvent très bien être fausses et dangereusements contre productives. Comme le disait un vieux militant NO-TAV l’été dernier à Notre-Dame-des-Landes : « seule la vérité est révolutionnaire »,
et donc sa recherche.



Notes

[1Celle-ci avait lieu au cinéma Eldorado

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