Food Use Tech : le stade coprophage du capitalisme

Jeudi 19 et Vendredi 20 septembre se déroulait à Dijon le salon « Food Use Tech ». Dijoncter y a incrusté un envoyé spécial. Steaks digitalisés, biodiversité rentable et gros investissements étaient au menu. Plongée dans le cauchemar du techno-capitalisme alimentaire.

Eaux glacées

Il faut bien avouer que j’ai d’abord été un peu déçu lors de mon arrivée. Je m’attendais à faire effraction incognito au cœur du mal. Je m’étais préparé psychologiquement à affronter le pire du business futuriste au cours d’une grande orgie mêlant bouffe de laboratoire et spéculation boursière. Au lieu de cela, j’ai d’abord dû galérer à trouver l’entrée du parc des expositions qui, toute massive qu’elle soit, se trouve en fait cachée dans une rue déserte. Le hall d’accueil était immensément vide. Quelques troupeaux de jeunes étudiants d’Agrosup m’y précédaient. L’amphithéâtre principal était de taille médiocre, et je ne compris pas si la journaliste survitaminée qui animait la conférence d’ouverture était ironique quand elle dit « merci d’être aussi nombreux ! ». La salle était vide aux trois quarts. Il y avait plus de vie du côté de la zone d’exposition.
Agrosup (soit le fleuron des études agronomiques) et Agronov (soit le fleuron de l’agriculture high-tech) tenaient communément le stand le plus en vue au niveau de l’entrée. Étrange association qui me paraît en dire long sur le manque d’indépendance de la recherche puisque qu’Agronov est piloté par l’énorme consortium privé « Dijon Céréales ». Un peu plus loin, on apercevait les stands de la Caisse d’épargne, de SEB et d’Orange, visibilisés par des étendards où flottaient leurs logos. Un nombre incalculable de start-ups, de micro-marques n’existant que sur le net, et parfois de plus gros industriels étaient représentés par des ambassadeurs vous accueillant depuis leurs petites guérites. Faire du business ici c’était un peu comme aller au marché. Les exposants étaient répartis en quatre grandes filières : production, transformation, distribution, consommation. Il y en avait pour tous les goûts : du cookie vegan 2.0, aux systèmes de gestion agricole par satellite, en passant par l’électroménager à assistance vocale ou la livraison par internet.
Faisant quelques pas, je me saisissais furtivement d’un flyer déposé sur un comptoir vide. S’y déclinait la présentation d’une plateforme numérique d’assistance et de suivi des cultures de maraîchage. Un grand bonhomme se mit en travers de ma route avec un immense sourire : « J’ai vu que vous m’avez pris de la doc’, n’hésitez pas, si vous désirez plus d’infos : je suis là ! » m’asséna-t-il en passant sa main sur mon épaule. J’eus l’impression que les eaux glacées du capital se déversaient subitement dans mon corps. Cette affabilité surjouée avait quelque chose de répugnant.

Fou du steak

Au gré de ma déambulation, je commençais à y voir plus clair.
La « foodtech » désigne à la fois un nouveau secteur économique en plein développement qui « mixe ensemble les traditions culinaires et agricoles avec le numérique est ses usagers » et un réseau qui vise à opérer concrètement le rapprochement entre les start-ups, les pôles de recherche et les poids lourds de l’économie. D’où l’organisation d’un tel salon.
Je me suis interrogé sur son intitulé : « Food Use Tech », arboré en lettres végétalisés à divers endroits. Prononcé à la française, cela donne : fou du steak. Je me suis d’abord amusé à imaginer que le jeu de mot trahissait la griffe d’un obscur lobby de la clean meat (viande produite en laboratoire). Malheureusement mon amusement est devenu soupçon lorsque j’ai commencé à parcourir les planches de bandes dessinées qui tapissaient les allées du salon. Sous le titre général « Manger vers le futur », elles décrivaient l’évolution des pratiques alimentaires d’un groupe de bobos auto-revendiqués jusqu’en 2050. La consommation de viande y était traitée comme un problème obsessionnel [1]. J’ai finalement sombré dans la paranoïa quelques jours plus tard lorsque j’ai entendu Jocelyne Porcher sur France Inter. Cette ancienne éleveuse, actuellement chercheuse à l’Inra, défend depuis de nombreuses années les formes d’élevage non-industriel qui se préoccupent des animaux autant que des humains. Elle vient de publier Cause animale, cause du capital où elle défend l’idée que la montée des préoccupations pour le bien-être animal risquerait d’arranger les affaires des développeurs de la clean meat. Entre impact de l’élevage industriel sur l’environnement, scandales des mauvais traitements infligés aux animaux et « demande des consommateurs », il va bien falloir que les capitalistes innovent pour rester dans la course !

Revenons au salon. L’expression « food use tech » symbolise aussi la culture globalisée dans laquelle baignent les acharnés de l’économie qui fréquentent ce genre de rassemblement. Dans cette culture mâtinée d’anglicismes, une forme de novlangue imprégnée d’un vague imaginaire écologique semble de rigueur. En la matière ma punchline préférée fut, en conclusion d’une table ronde particulièrement hors-sol : « on a un bon terreau pour faire un bel écosystème foodtech ».
À les entendre discourir, tout n’est qu’ « écosystème », « terreau », « germination », « phase de seed », « petites graines », etc. C’est à s’y méprendre.
Au final, sans trop de surprise, je constatais que la préoccupation exclusive de toutes les personnes réunies étaient : « comment créer de la valeur ? », ainsi qu’un membre de Dijon-Métropole l’a énoncé au cours de la séance d’ouverture. N’est-ce pas tout simplement la question fondamentale du capitalisme, celle qui est toujours relancée ?
Malgré cette absence de nouveauté sur le fond, je voulais mieux comprendre. Qui organise ce salon ? Quelle est l’influence des divers acteurs de l’économie dominante sur les transformations de l’agriculture et de l’alimentation ? Quel rôle joue la technologie dans ces mutations ? Quelle place est attribuée à ceux qui travaillent et consomment ?
Mais aussi, comment la « foodtech » s’inscrit dans les dynamiques qui entendent façonner le territoire de la métropole dijonnaise ?

Welcome dans la « start-up nation » !

Julie : - On a eu beaucoup de deals sur le delivery, maintenant les corporate commencent à s’intéresser aux produits naturels.
Nicolas : - Quand est-ce qu’on verra enfin du food spring en France ?!
Mathieu : - L’ennui c’est que ça rame en phase de seed. Il y a diminution des petits projets. On invisibilise trop le fait que des gens comme « funky veggie » ont commencé dans un garage avec des produits un peu olé olé !
Samir : - Moi je veux dire à ceux qui rêvent start ups : n’attendez pas un miracle, provoquez-le !
Ariane : - Le problème c’est qu’on manque de superbusiness angels qui ont une appétence pour la foodtech en premier cycle, mais on aura un bol d’air quand il y aura de l’exit.
Nicolas : - Je crois qu’on a quand même le terreau pour faire un bel écosystème foodtech.

Au cours de la première table ronde intitulée « quelles sont les conditions nécessaires à une augmentation des investissements dans la FoodTech ? », je fis ma première rencontre avec l’univers des start-upers. Ils et elles parlent anglais un mot sur deux, ont un âge situé autour de la trentaine, portent des chaussettes avec des ananas et font du business.
Le cycle de la start-up semble être le suivant : avoir une idée, lancer un produit, devenir visible, être racheté par un industriel. Le problème principal est la « phase de seed », celle des débuts quoi. Heureusement l’État est là, représenté pendant la discussion par la BPI, Banque Publique d’Investissement, et il peut subventionner les start-ups afin qu’elles prennent leur envol.
La personne qui parlait pour la BPI était la seule à n’avoir pas l’air de sortir fraîchement d’une école de commerce. Elle incarnait cette fonction que semble avoir désormais l’État : être le tremplin vermoulu du néolibéralisme.

« Le plus important »

Alors que la discussion touchait à sa fin, et qu’on avait assisté à une avalanche de gros chiffres, on entendit subitement parler d’ « agriculteurs ». Avec tout cet engouement pour la conquête de nouveaux marchés, on en avait presque oublié qu’il existait des personnes en chair et en os qui produisaient quelque part les matières premières nécessaires aux innovations de la « foodtech ». Les agriculteurs ? Une apparition aussi étrange qu’une motte de terre au milieu d’un algorithme. Au sortir de cette table ronde, si je n’avais pas compris grand-chose à leur charabia, j’avais au moins pu me rappeler que nous vivions dans un monde encastré dans l’économie. Un monde où les rapports sociaux sont façonnés étape après étape par l’impératif de rentabilité et de croissance du capitalisme.
Il fut beaucoup question du boom du « delivery » (les livraisons de repas à domicile) qui semble avoir été le round d’essai numérique de la foodtech. Mais il va sans dire qu’on n’entendit pas un mot à propos des travailleurs à vélo dont certains sont sans papiers et dorment peut-être actuellement sur un terrain vague inondé en bordure du périphérique.
Tout au long du salon, on entendit sans cesse rappeler que « le plus important » c’était le public, les usagers, les consommateurs, etc. À force de l’entendre répété, je finis par comprendre que si c’était si important c’est que cela n’allait vraiment pas de soi. Pour le capitalisme, le plus important avec les usagers, c’est l’écart à combler.
Comme le disait lors de son introduction, l’animateur de la discussion des start-upers : « les consommateurs veulent comprendre trois choses : l’impact de l’alimentation sur la santé, sur la planète, sur les agriculteurs et leur production. » « L’alimentation est quelque chose de très émotionnel » avait-il conclu. Dans cette approche relativement sensée, les consommateurs ne demandent pas a priori qu’on les gave de technologies. Ni qu’on les gave tout court d’ailleurs. La foodtech est donc l’écriture d’un récit. Un récit dont l’enjeu est de façonner notre alimentation. Ce récit entend capter les émotions et la prise de conscience planétaire du fait que nous sommes en train de bousiller notre milieu de vie pour la réinjecter dans les tuyaux du solutionnisme technologique et libéral.

TIGA, les nouveaux territoires de la valeur

« Un territoire c’est comme une entreprise, si ça innove pas en permanence, ça finit par mourir tôt ou tard ». Ce fut par cette phrase bien sentie que Xavier Boidevézi, le maître des horloges, prit la parole lors de l’ouverture du salon. Xavier Boidevézi, dans le rôle du businessman décomplexé. À ses côtés figuraient une représentante de la région et un membre de Dijon Métropole. Au cours de cette séance d’ouverture, il fut donc question de développement territorial. L’actualité s’y prêtait puisque la métropole dijonnaise vient d’être lauréate du programme TIGA (territoire d’innovation de grande ambition) aux côtés de 24 autres villes désignées par l’État. Ce programme vise à accompagner financièrement des grands projets pour accélérer le développement régional. Dijon s’est proposée de devenir le laboratoire de l’agroécologie industrielle en créant un « système d’alimentation durable » à l’horizon 2030. 46 millions d’euros, tel est le budget estimé pour les dix années à venir. Seulement, la contribution de l’État et des collectivités ne s’élèvent qu’à 14 millions d’euros. Sans que l’on ait accès à des chiffres exacts, on sait d’ores et déjà que tout le reste du budget est porté par de grands groupes privés : aux côtés de l’énorme coopérative Dijon Céréales, les entreprises SEB et Orange sont les plus citées.
Quand la Métropole de Dijon, par la bouche de François Rebsamen, nous parle d’autosuffisance alimentaire à propos d’un projet chiffré à 46 millions d’euros majoritairement financé par des multinationales privées, on sent que le pire se prépare, et que l’art de gouverner va se tailler un nouveau bout de gras. Encore faut-il arriver à comprendre en quoi consiste la manœuvre et quels vont en être les contours.
Sur le papier, le projet de construire un « système alimentaire durable » met en avant la relocalisation d’une partie de la production agricole, l’approvisionnement des cantines de l’agglomération en légumes de qualité et l’attention particulière accordée à l’accès égalitaire des citoyens à une alimentation bénéfique. Le concept-pivot qui servira à déterminer ce renouveau agricole se nomme « agroécologie ». Certains agronomes de l’INRA-Dijon planche déjà sur la création d’un label « Dijon-agroécologie ». Derrière ce mot séducteur se cache probablement une stratégie visant à infléchir les pratiques de l’agriculture intensive sommée de se réformer du fait de la crise environnementale, tout en maintenant les objectifs de rentabilité et de croissance. Un des volets de l’agroécologie consisterait en une forme une forme de culture appelée « agriculture de conservation ». Celle-ci porterait une attention spécifique aux sols. Sans rentrer dans les détails, il s’agit de promouvoir leur préservation en remplaçant la pratique du labour par une association de couvert végétal et d’utilisation raisonnée des pesticides et autres engrais.

De manière générale, on est fondé à se demander si la création de ce nouveau label ne vise pas directement à contourner les impératifs trop exigeants du « bio ».
Le but avec TIGA est de créer une filière rentable qui fera évoluer une partie de l’agro-industrie locale vers des pratiques moins dévastatrices en les associant aux nouvelles innovations technologiques. Ici encore, l’État et les collectivités servent de levier pour permettre aux acteurs dominants du monde agricole et agronomique de verdir leur réputation.
Le TIGA permet en effet aux industriels et à leurs relais institutionnels de parler d’« écologie », d’« autonomie », de « relocalisation ». Après les grandes heures de la globalisation, le capitalisme — par essence en constante recherche de nouveaux territoires à conquérir — se retourne vers l’échelle locale et piétine ce que l’attraction du local pourrait permettre de bouleversements sociaux.
Une bataille s’engage qui sera loin d’être uniquement sémantique.

Foodtech : le stade coprophage du capitalisme ?

D’un côté de la filière agroécologie, il y a l’agriculture, de l’autre, il y a les citoyens, ou plutôt les consommateurs. D’un côté, les nouvelles technologies permettent d’améliorer les rendements agricoles, de l’autre, elles s’intéressent à l’alimentation. C’est le cas de SEB, grosse entreprise d’électroménager et important financeur du TIGA. Selon un des membres du groupe présent sur le salon, l’entreprise s’apprête à commercialiser une gamme d’appareils culinaires connectés. À la racine de cette nouvelle génération de produits électroménagers, un constat : « les consommateurs ne savent plus cuisiner et n’en ont de toute façon pas le temps ». Comment concilier cet état de fait avec le désir renouvelé de manger des produits frais et locaux ? Et puis, pour que la filière agroécologie (que le TIGA s’apprête à créer) soit rentable, il faut que ses produits soient achetés, cuisinés, ingérés. D’où la nécessité d’inventer des appareils pour accompagner les citoyens-consommateurs dans ce processus devenu inhabituel.
Dans la même veine, l’application Foodle était présentée sur un stand aux côtés de SEB. Foodle est un assistant vocal pour la cuisine. Les 300 recettes qui le constituent, ont été triées sur le volet à partir de 12 critères visant à réduire au minimum la charge mentale sollicitée. Autrement dit, on vous aide à cuisiner sans réfléchir.
On tient là une définition du « smart », cet épithète publicitaire qui résume la gouvernance cybernétique qu’on nous aménage progressivement. « Smart » semble désigner l’ensemble des processus qui visent à maintenir « les gens » dans leur bêtise en concentrant toute forme d’intelligence dans les « machines ».
Un tableau se dessine. Puisque les inventions comme Foodle et l’électroménager numérique de SEB sont étroitement associés au reste de la filière-agroécologie dijonnaise du dispositif TIGA, on commence à percevoir comment le techno-capitalisme s’invente de nouveaux laboratoires à l’échelle de régions entières.
De l’aménagement du territoire jusqu’à l’organisation du foyer, l’alimentation version "food tech" dessine un monde qui lui est propre. Les aliments qui finissent dans notre estomac, loin d’être réductibles à leur valeur gustative et nutritive, sont les produits d’un rapport social (quels types de relations humaines sont dessinées par la foodtech et l’agro-industrie ?) et d’un rapport écologique (quels types de relations les humains entretiennent-ils avec leur milieu de vie lorsqu’ils sont gouvernés pas l’économie foodtech et l’agroindustrie ?). Derrière les courbes harmonieuses du dernier robot cuisiner de SEB se cache toute une entreprise de "design territorial" et humain.

« Les »gens« ne savent plus cuisiner, et de toute façon ils n’en ont pas le temps ».
Ici, on pourrait considérer que l’économie dominante entreprend de valoriser la dépossession des savoirs-faire alimentaires et agricoles que la société industrielle avait amorcé. À la novlangue écologiste des businessmen, on peut alors se permettre d’ajouter un nouvel aspect. Si, avec le développement durable de la métropole dijonnaise, le capitalisme crée de la richesse avec ses déchets, il s’auto-composte. Peut-on avancer qu’il bouffe sa merde ?

La guerre des écologies

Aux termes de cette traversée, j’eus la sensation claire que les partisans de la foodtech — qu’ils soient chercheurs à l’INRA, start-upers en herbe ou gros investisseurs — vivaient dans un monde entièrement déterminé par les innovations technologiques et la recherche de maximisation économique. Était-il nécessaire de m’infliger un tel spectacle pour le savoir, me direz-vous ?
Disons tout de même que ce qui devient palpable avec la foodtech, c’est la manière dont l’économie capitaliste entreprend de déterminer notre rapport à la nature : d’un côté du spectre comment nous nous alimentons, de l’autre comment nous organisons les milieux dont notre subsistance dépend. Le capitalisme saisit nos corps et nos environnements à partir de sa quête de profits effrénée.
Pour couper l’herbe sous le pied de la récupération, certaines personnes font aujourd’hui le choix de parler du capitalisme comme d’une écologie. On peut en effet considérer que le capitalisme est une forme particulière de pensée et d’organisation de la nature qui vise à encastrer celle-ci dans l’économie.
Face à cela, une toute autre écologie cherche en ce moment à s’inventer. Une écologie faite d’alliances et de cohabitations avec le vivant, y compris parce que celui-ci nous permet de nous nourrir, plutôt que de saccages mesurés et d’orgies rentables.



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