Je hais Christophe Colomb..



.. mais pas Magellan qui, lui, s’est fait dégommer par une flèche empoisonnée. Une stèle pour l’archer, que la seule évocation de son nom fasse trembler les voyagistes !

Tout ça pour dire que..

..s’il est bien une expression qui exaspère, c’est « j’ai fait ». Au choix, derrière, une destination, n’importe laquelle pourvu qu’elle soit exotique, les Célèbes, le Laos, l’île de Pâques, les Galapagos, la Birmanie etc.
L’instrumentalisation du monde via le tourisme de masse relève du viol. Je me suis fait un pays, une île, une montagne, un archipel. J’ai joui et je suis parti, en quête du prochain orgasme. Cela coûte le prix d’un billet d’avion pour visiter in situ des plus pauvres que soi. Ils vivent dans un guide du routard et ne s’en rendent même pas compte, les malheureux. Heureusement, on est là pour leur rappeler. On peut se dire ensuite, une fois revenus, que l’on a tellement de chance d’être nés quelque part où il y a des entrepôts Ikea, Amazon et des centres commerciaux grands comme des villages.
J’ai pu faire partie de ce troupeau qui se précipite dans des aéroports aux premiers jours de l’été, où trouver une porte d’embarquement est déjà une idée de l’aventure. J’ai contemplé des tableaux électroniques où s’affichent en jaune des noms de villes lointaines, Djakarta, Tokyo, Buenos-Aires. J’ai ressenti au décollage cette sensation à nulle autre pareille d’être plaquée sur son siège comme aspirée par le siphon d’une baignoire. J’ai respiré des odeurs inconnues de pourriture et de chaleur, entendu des langues langoureuses ou gutturales et suis-allée-à-la-rencontre-de-l’autre sans lui demander son avis.
Chaque retour est déceptif. La boîte à images perd vite ses couleurs et déjà j’achète le prochain Lonely Planet qui réveillera ma libido touristique. La phrase de Lévi-Strauss au début de Tristes Tropiques ne me quitte pas depuis mon adolescence. J’ai dû la mettre à l’épreuve du réel pour en éprouver la validité. « Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité. »
Lévi-Strauss a passé sa vie à côtoyer des femmes et des hommes de tous horizons, à sillonner le monde, à l’examiner selon tous les angles possibles, à tenter de le faire entendre à des oreilles désespérément sourdes. Comme une étoile morte, le monde brille encore alors que la vie s’y est éteinte depuis longtemps. Des chefs de meute, blancs le plus souvent, des conquérants (déjà Montaigne s’en défiait !) ont œuvré à le transformer, à le façonner à leur image et à chaque voyage que nous entreprenons, le résultat est là, sous nos yeux qui, depuis belle lurette, ne s’émerveillent plus.
L’aspiration à l’ailleurs s’émousse au fil du temps et des enseignes Coca Cola rouillées, on se surprend à faire la leçon aux imbéciles qui rêvent de départ vers des contrées éloignées. On oublie vite qu’un temps, on a été un de ces imbéciles.
Le voyage déniaise. En cela, il est précieux. Grâce à lui, on prend la pleine mesure de ce qu’est l’histoire du capitalisme, de ce que cette histoire fait aux êtres humains des deux côtés de l’océan, les visiteurs, descendants des explorateurs du passé et les visités, hier encore monstres de foire exhibés dans des expositions universelles. Il ne s’agit pas d’éprouver de la honte mais de comprendre ce que recouvrent exactement les expressions « monde occidental » ou « effondrement du vivant ». Le voyage ne dépayse pas et mieux vaut ne rien en attendre de ce point de vue-là. Il est, en revanche, une leçon d’histoire à marche forcée pour peu que l’on aime apprendre. Après la question est : que fait-on de tout ce savoir acquis de façon désordonnée ? Comment s’en servir pour lutter contre l’uniformisation du monde induite par l’extension métastatique d’un modèle unique ? Et surtout, comment se sentir vivant, éveillé, au milieu (en dépit ?) d’un désastre en train d’advenir ?
La tentation est grande de jeter l’éponge, de ne plus penser, de se sentir petit et désespéré.
Le premier défi est donc de taille. Ne pas se laisser dépouiller de son être, la pire des défaites. Je ne suis pas une charogne rongée par les vers ou alors si, une charogne grouillante de vie, prête à renaître.
Le capitalisme s’immisce, que l’on veuille ou non, dans les veines, détruit de l’intérieur, avec méthode. On l’a en soi et même le plus incorruptible militant ne se définit que par son lien à ce dernier. Un satellite reste un satellite. Il tourne sans fin autour d’un orbite, toujours le même, l’humain vertueux aux côtés du patron véreux, tous ensemble, tous ensemble.
Il ne s’agit donc pas de prôner la sobriété heureuse ni même la décroissance domestique, de prêcher ou de faire la leçon aux « inconscients » mais plutôt de parvenir à une rupture franche avec les outils d’asservissement du capitalisme, outils politiques, sociaux, techniques.
Vaste (vague ?) programme pour un affranchissement qui ne sera de toute façon que partiel tant l’être humain occidental (atteint d’hybris, bichonné ou écrasé par un système qui le met au centre de tout, dominant comme dominé) ressemble au géant Gulliver emprisonné au sol par des milliers de cordes. Quelques cordes rompues constituent un bon début.
Chacun trouvera donc les cordes qu’il rompra en cohérence avec sa vie et œuvrera à aider son voisin à en faire autant. Personne n’a une solution clé en mains pour mettre un terme au capitalisme qui provoque la chute du vivant. Faire la révolution ? C’est comme faire un gâteau en un peu plus dur. On y croit moyen et le gâteau est souvent raté.
On s’accorde alors sur un constat minimum-on danse au bord du volcan- on fait le point avec soi-même et on joue une partition qui, on l’espère, sera lue par d’autres qui, à leur tour, en inventeront de nouvelles.
Ne soyons ni des convertis ni des repentis, encore moins des comédiens qui n’ont à offrir que le spectacle de leurs souffrances devant la destruction de la planète, soyons plutôt de ceux qui pensent que seule la croissance de l’intelligence et de la créativité entravera la marche mortifère du capitalisme. Aucune instance supérieure, État, Famille, Morale, Religion ne protège de quoi que ce soit. Ce sont même les premières cibles à foutre en l’air pour commencer à respirer. Le boulot d’une vie.
Quand à un an on se met debout pour marcher, on en prend pour la vie, les gadins font partie du jeu. Savoir se relever est une autre paire de manches. Beaucoup n’y parviendront jamais ou resteront d’éternels estropiés.

Vous allez où cet été ? Ah ! Vous faites l’Amazonie ?

Revendre le billet, se noyer dans l’Orénoque ou ne jamais revenir, telles sont les seules alternatives qui s’offrent à vous. Il faut juste le savoir et choisir en connaissance de cause.



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