Boum, boum, Boomers !



Ne me dis plus jamais que j’ai voté Macron et qu’à cause de moi tu travailleras jusqu’à 70 ans !

Mon père est né en 1925, ma mère en 1929 et moi en 1963.
Voilà pour le décor.
J’ai donc 59 ans, ma mère 93 et mon père, plus aucun âge puisque mort en 2019.
Je pourrais être une cougar mais c’est trop fatigant. Il faut s’allonger sur du sable blanc au milieu d’îles ineptes et boire des cocktails le soir, assise sur une chaise en rotin dont la paille rentre dans le cul.
Je préfère avoir 59 ans pour de bon et si l’on excepte les matins où les poches sous les yeux sonnent comme un rappel métaphysique de ma finitude, tout va bien pour moi.
Enfin presque puisque depuis quelques mois se fait entendre une petite musique qui gâche un peu mes moments de plénitude.
Boomers dans quel état avez-vous laissé le monde me demandent de jeunes convertis à la décroissance et à l’écologie, à l’instar de Greta Thunberg, activiste têtue en caban et en bonnet de laine qui gratte. Cette petite a du cran, suffisamment en tout cas pour me sortir de ma torpeur.
Je ferai une première remarque.
Mes parents, en 1968, ont respectivement 43 ans et 39 ans. Ils n’ont que faire des barricades rue Gay-Lussac (ils vivent en Normandie) et les rumeurs du Printemps de Prague leur parviennent de loin, occupés qu’ils sont à trouver un bout de queue du diable à tirer pour faire manger leurs deux enfants. Déjà le pouvoir d’achat.
Eux ont connu les guerres, pas qu’une et veulent jouir sans entraves de leur robot Moulinex. Ma mère, quand elle regarde le tambour de la machine à laver tourner a les yeux de Chimène pour Rodrigue. Elle met des enzymes gloutons dans le réservoir à lessive et enfouit son nez dans le linge propre qui sent le lys et la lavande. Le soir, l’été souvent, les deux regardent un feuilleton en 15 épisodes qui se déroulent en Provence, où des frères et sœurs se déchirent pour savoir qui aura l’héritage. C’est Jeanne, la plus vertueuse, au quinzième épisode.
Ceux-là seraient donc coupables de l’état du monde actuel. Fichtre.
On pourrait, en puristes des dates, me répliquer que mes parents ne sont pas des boomers puisque qu’il faut être né après la seconde guerre mondiale pour décrocher ce titre. Eux sont les grands-parents ou les parents tardifs de ceux qui comme moi naissent en 1963.
Qui suis-je alors ?
Une enfant de vieux qui a 5 ans en 1968, élevée par des parents revenus de tout qui rêvent de silence et de confort. Ils répondent avec parcimonie aux questions sur leur jeunesse. Des taiseux.
Si j’ai bien compris l’affaire, les boomers ont à peu près 16/25 ans à la fin des années 1960 et n’auront en France qu’à s’opposer à De Gaulle en fin de vie politique puis à Pompidou puis à Giscard. Les mêmes penseront que le cycle maudit s’achève enfin en apothéose avec le retour de la gauche au pouvoir, enfin si l’on veut parce que là, on parle de l’élection de François Mitterrand en 1981.
Qu’ont-ils fait ces boomers pour s’attirer les foudres des jeunes générations en 2022 ? D’abord, ils sont censés avoir tous voté Emmanuel Macron, celui qui promet la retraite à 65 ans, de la sueur et des larmes. Le reproche est simple à comprendre. Je vais bosser pour ta pomme vieux débri et toi, tu te la coules douce, à gratter ton Millionnaire en fin de semaine et à partir en voyage organisé en Turquie avec d’autres débris de ton espèce. Tu mérites de crever dans un EHPAD Orpéa d’un cancer stade 4 et si le Covid te décime toi et tes copains vieux fourneaux , tant mieux, cela n’est que justice.
Je n’exagère pas. J’entends, dans mon entourage, des propos tenus sans rougir par de jeunes commissaires politiques qui ont décidé, à huis-clos, de ma culpabilité et de celle de mes parents. Tant pis pour les approximations pourvu que l’on ait l’ivresse de la rébellion. Dire des horreurs fait du bien, explique le monde et empêche de trop penser à ses propres errements et contradictions. Je comprends et j’en ai fait autant quand je demandais à mon père à quel réseau de résistance il appartenait à 15 ans en 40, galvanisée par mes cours d’ histoire en terminale, plein de héros imberbes morts pour la France, fusillés à l’âge des premières amours. Je pouvais réciter à l’époque la dernière lettre de Manouchian à sa femme Mélinée. Mon père m’apparaissait comme un couard hors de l’Histoire. Je lui en voulais de n’avoir aucun récit à raconter hors de la destruction de la ville de Saint-Lô pendant le débarquement en 1944. Une pécadille.

L’ironie ne peut toutefois cacher ma gêne devant ces accusations. En gros, nous avons 15,20,25 ans et vous, nos aînés, nous laissez le monde dans un état de décomposition avancée. Si on ne meurt pas de soif, de chaud ou de faim, ce sont des conflits effroyables qui nous attendent.
Comme Alfred de Musset en son temps qui se lamente car il n’a pas connu 1789, les guerres napoléoniennes et la grandeur d’une France soit révolutionnaire soit impériale, moi et mes semblables avons profité d’une fenêtre de tir étroite de quelques décennies où il était encore possible de voyager en avion sans mauvaise conscience, heureux de saccager la Nature, cette esclave à notre botte d’enfants gavés de plaisir. Nous sommes des cibles.

Nous voilà bien. Que répondre à ces hordes désespérées ? De quelle nature sont les reproches qu’elles nous adressent ? Regrettent-elles un phantasmé paradis perdu, coincé entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début des guerres de décolonisation, les années volées, arrachées à la boue de l’histoire ? Et ces jeunes femmes et ces jeunes garçons qui sont-ils d’abord ?
Pas tous égaux socialement. Pas tous animés de la même hargne, certains plus occupés que d’autres à assurer leur survie. Rien de nouveau sous le soleil de la lutte des classes. On n’a pas tous du temps pour réfléchir. Le temps est une denrée qui se paye cher dans nos sociétés capitalistes et être riche est préférable si on veut en disposer.
Les critiques les plus acerbes viennent du camp de la jeune bourgeoisie. Fille et fils de, au choix, professions libérales, artistes, cadres moyens ou supérieurs. En général, les parents ont veillé à l’éducation de leurs enfants car ils en avaient les moyens et ces derniers ont grandi entouré de soins, de culture, d’aisance.
Les morsures sont d’autant plus profondes qu’elles viennent souvent de jeunes mâchoires privilégiées. Aucune homogénéité de « la jeunesse » (en 2022 comme en 1950,un enfant des classes défavorisées en bavera davantage pour s’extraire de la mélasse sociale) pas plus que des boomers ou de n’importe quelle autre catégorie de personnes censée faire génération.
Il serait facile de faire remarquer à nos enfants acrimonieux, déjà embourgeoisés, qu’ils profitent de la position sociale de leurs parents. Peu d’entre eux rompent les amarres et renoncent à leur qualité d’héritiers. Ils grognent, râlent pendant les dîners de famille, les deux pieds dans la ouate. Renoncer au confort, penser seul, vivre le rien derrière et le rien devant suppose un tel effort qu’ils renoncent et suivent la route tracée par la parentèle. Dommage, on aimerait tant que les enfants aient plus d’audace et de courage que leurs géniteurs. On est injustes.

Que proposer alors pour que cesse cet affrontement entre des vieux, soupçonnés d’être à l’origine des maux d’aujourd’hui et des jeunes qui aimeraient peut-être continuer de vivre dans l’inconscience mais ne le peuvent plus ?
D’abord réfléchir au passé, remonter le cours du temps. Ce qui anime l’être humain est sa volonté remarquable de tirer de son environnement la possibilité d’un « mieux être » (illusoire sûrement mais là n’est pas la question). Ne plus mourir rivé à la terre que l’on cultive, ne plus crever dans les mines, ne plus faire des semaines de 70 heures, se déplacer plus rapidement, mieux manger, se balader pendant son temps libre (en France, 1936, l’a-t-on oublié ? ), se foutre de l’état du monde.
Quand Michelin, au début du 20e siècle impose peu à peu la voiture, remodèle la campagne pour la rendre accessible aux quatre roues, personne ne manifeste et ne devine que quelques décennies plus tard, la bagnole sera un des pires fléaux de la planète et que thermique ou électrique, elle aura notre peau si collectivement, nous continuons de la chérir tel le Veau d’or.
Les enfants de nos enfants (s’ils existent encore) reprocheront à leurs parents, cette génération d’égoïstes sans conscience, d’avoir succombé aux sirènes du numérique, du Métavers, du monde mondial mondialisé et connecté etc. Que répondront nos enfants ? Qu’ils n’avaient pas compris, qu’ils avaient même trouvé cela chouette, la toile qui ferait d’eux des mouches et les plus honnêtes d’entre eux se souviendraient qu’ils avaient traité d’hommes (oui, je sais, et de femmes) des cavernes leurs parents largués.

La recherche de coupables est un sport assez vain à moins d’avoir envie de faire le procès de l’humanité depuis ses origines et de penser que le premier couillon à avoir taillé un silex ou fait cuire sa viande est le responsable du réchauffement climatique. Ne cherchez plus, le méchant, c’est lui, ce bas de plafond pas sapiens pour un rond.

Je propose d’éviter, de part et d’autre, les raccourcis faciles, les invectives, les procès, les postures. Les boomers sont nés à un moment d’orgasme collectif. Fin de la guerre, fin du cauchemar nazi, fin des restrictions. En deux chevaux, ils terrasseraient le monde sur la Nationale 7. All we need is love.

J’ai 59 ans et le monde ne m’appartient pas plus qu’à toi qui en a 20. On peut essayer de vivre côte à côte, de lutter ensemble et je peux même garder tes enfants quand tu pars, à pied, en week-end. En revanche, ne me dis plus jamais que j’ai voté Macron, inventé les pesticides, fabriqué la première voiture, coupé des arbres et sacrifié ton avenir pour me goinfrer. Prends-moi pour ce que je suis, une femme née en 1963, avec du bon et du mauvais qui espère que son humeur vindicative conjuguée à la tienne fera que le monde durera plus longtemps.

Sans rancune, fille, fils, petits-enfants de boomer. Vu ce qui se trame ici et ailleurs, on ne peut se passer l’un de l’autre. Pour le pire ? Non pour défendre le meilleur.



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