Sororité, et ta sœur ?



Elle a toujours voulu te piquer ton goûter.

Bon, écrire sur le féminisme dans les colonnes de Dijoncter, revient à manipuler de la nitroglycérine dans un grand huit. « Le Salaire de la Peur » version fête foraine.
Je me lance.
Si je suis une femme, cela ne signifie pas nécessairement que j’ai besoin d’être défendue par la première venue qui se dit « ma sœur ». Parfois, on préfère être fille unique.
Or, en ce moment, les sœurs se multiplient comme les pains dans le Nouveau Testament. De tous types, de toutes obédiences, de toutes catégories sociales, de tous âges, elles ont en commun de vouloir mon bien car je suis, à mon insu, une victime potentielle. La misandrie, pendant de l’exécrable misogynie, apparaît comme un horizon désirable. On rappelle aux nuls l’origine étymologique honnie du mot « patriarcat » et jamais on aura tué le père avec autant d’enthousiasme. Enfin ! serait-on tenté d’ajouter.
La sororité donc. Universelle, enveloppante et rassurante. Ce qui vaut pour une femme vaut pour toutes sur les cinq continents et le relativisme culturel est chassé à grands coups de bottes dans le cul. Là encore, comment ne pas se réjouir ? Aucune femme a priori ne souhaite se faire exciser à 5 ans, ou marier de force à dix.

Alors, pourquoi, en ce moment, suis-je la proie d’un malaise qui ne fait que croître de jour en jour ? La révolte de la sœur cadette peut-être. La cadette, celle qui en a assez de l’autorité suffisante de son aînée. L’aînée décrète, tance, et formule des interdits et la cadette ronge son frein, tête baissée, vivante image de la rancune.
Voilà le hic. L’espace public est envahi de grandes sœurs qui savent ce qui bon pour les plus petites. Elles ressemblent parfois à des militaires plus qu’à des militantes, elles font peur quand elles froncent les sourcils, montrent du doigt et glosent sur leurs victoires futures.
J’ai alors l’impression de voir un homme (cisgenre bien sûr) déguisé en femme. La même assurance, la même condescendance, la même posture, la même démagogie obséquieuse.
Le mulierisme à la place du virilisme. Moi aussi je fais du latin.
J’en arrive au cœur du problème ou plutôt de mon problème. J’ai toujours détesté l’autorité ce qui m’a valu un nombre important de piquets, de punitions et d’avertissements. J’ai cru que grandir revenait à se débarrasser des piquets, des punitions et des avertissements. Las ! Le pire était à venir.
Terrible est la désillusion lorsque l’on découvre les chefs, la hiérarchie, les rapports constants de domination. Et quand on est une femme, la désillusion vire au cauchemar, il faudrait inventer un mot plus vaste, plus méchant. Ainsi donc, on vit dans un monde fabriqué depuis des millénaires par des hommes. Au catéchisme, les curés catholiques expliquent cela par une histoire de pomme et de côte qui aurait mal tourné, dans les entreprises, par le coût du travail, dans les foyers, par une répartition sexuelle des rôles . Bienvenue dans le monde des mecs, petite fille devenue grande.
Je sais tout cela. J’ai l’âge de me souvenir du MLF, des batailles pour le droit à la pillule, à l’avortement, des courts-métrages de Varda et de ses copines, des prises de paroles dans les manifs, du cinéma direct, des femmes qui, partout dans le monde, lèvent le poing.
Mes égéries, dans mon théâtre personnel, plaident et luttent politiquement contre le capitalisme, pour la liberté de conscience, pour l’abolition des privilèges, pour la libre disposition des corps, pour des têtes qui pensent. Au feu, le mariage, la maternité, la famille comme accomplissements de soi, la douceur, la sensibilité, la patience comme caractéristiques féminines. Le langage se libère, il n’est plus une taule et les femmes veulent respirer l’air des cimes.

Et maintenant, en 2022 ?

Partout des explosions. Les hommes éparpillés façon puzzle, des grenades dégoupillées et lancées pour réduire en bouillie le genre, l’hétérosexualité, le virilisme, les normes.
Tant mieux.
Et le « mais » ?
Le pouvoir reste le pouvoir et le goût de la domination n’a pas de sexe. La sororité telle qu’elle se donne à voir aujourd’hui fait parfois penser au portrait de Dorian Gray. Un endroit rayonnant, un envers pourrissant. L’envers ressemble à s’y méprendre au monde dont on ne veut plus.
Je n’ai pas de sœurs, en tout cas pas celle-là. Celles que l’on voit et entend sans cesse sur les plateaux de télévision, dans les partis, les ministères, celles qui décrètent, pérorent et pensent le monde en sergent chef. Des phrases deviennent des gimmicks, des codes, des stéréotypes et dessinent les contours d’un féminisme étouffant, basé sur l’esprit de corps (un paradoxe quand on entend libérer ce dernier ). Je n’ai pas de goût pour les régiments, même animés de bonnes intentions.
Le patriarcat est une structure d’oppression qui concerne l’humanité dans son ensemble et les femmes et les hommes (mieux vaut tard que jamais) ont intérêt à le combattre au coude à coude, faute de le vaincre encore.
N’est-ce pas ce qui se joue en Iran en ce moment, ce qu’a très bien compris le pouvoir en place qui réprime et tue (revit-on le scénario du Printemps arabe ?) ? Les femmes à la tête de l’insurrection « Femmes, Vie, Liberté », sont rejointes par les hommes et les cadavres qui jonchent les rues n’ont plus de sexes. Le prix de la chair quand cette dernière s’incarne et lutte pour sa survie.
Dans les 31 provinces d’Iran, on ne se demande pas qui est cisgenre, misandre ou viriliste. L’ennemi est commun aux femmes et aux hommes et on n’en peut tellement plus de vivre dans une société cadenassée par une religion totalitaire et les chiens de garde de la police des mœurs, que l’on expose sa vie pour la retrouver.
Le féminisme est authentiquement révolutionnaire car il est aujourd’hui la seule promesse de changement pour l’humanité. Le réduire aux dimensions d’une guerre entre sexes dans des sociétés occidentales opulentes revient à l’amputer de sa grandeur et de la moitié de l’humanité.
Défaire le patriarcat ne se fera pas sans la participation active des hommes, déconstruits ou pas, peu importe, s’ils se bougent et ce que l’on présente, depuis #metoo (cinq ans d’existence le 5 octobre !) , comme, au choix, un tsunami, un bouleversement ontologique, une rupture de grande ampleur, a besoin d’un peu plus que des mots pour devenir une réalité. Que fait-t-on des scandales enfin découverts et dénoncés, comment les transforme-t-on en un avenir viable pour toutes et tous ?

Je ne suis pas la poupée fracassée du patriarcat ou la Nemesis qui fera justice au nom de celles qui ont été et sont brisées, asservies, violentées, tuées. La sororité, comme je la rêve, abolit toute structure d’autorité, s’affranchit de toute tentation d’exclusion et de tout discours qui met le monde en coupe réglée et préfère la caricature à la pensée. Elle ne discrimine pas et ne ferme pas la porte au nez de quiconque l’interroge et la bouscule. Elle n’a pas, en outre, vocation à parler d’une seule voix. Que sait-on de ce qui se passe dans la tête d’une femme ailleurs qu’en France ? De l’air, de l’intelligence partagée, des voix multiples et de l’auto-critique salutaire servent la cause, en sont la base. L’humour aussi, tellement humain.

Pour finir, en écho à un article bien documenté lu dans Dijoncter et parce que cela a un rapport avec ce que je viens d’écrire.

La discussion sur les toilettes genrées comme bastion à abattre pourrait sembler anecdotique mais ne l’est pas. Pourquoi même ne pas l’élargir au libre accès pour toutes et tous aux toilettes publiques dans les établissements scolaires (souvent fermées de façon arbitraires, sales et dégradées), dans les usines, sur les chaînes de montage (sur temps de pause de 5 minutes décidé par la direction), dans les rues. Gratuitement bien sûr et sans Jean-Claude Decaux, le roi défunt et omniprésent du mobilier urbain.

Et après tout mes sœurs, si on allait pisser là où bon et utile nous semble à la la porte du patron triporteur, du commissariat de police phallocrate, raciste et homophobe ou de la banque validiste qui ne prête qu’aux bien- portants ?

Un bon début en somme, la sororité des vessies subversives.

Martine apprend la lutte



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