Tableau noir ce mardi matin au Grésilles

Récit d’une matinée d’école pas comme les autres après trois journées angoissantes dans le quartier.

Bonjour, hier j’ai entendu des tirs, des gens qui criaient, j’ai vu des gens avec des masques, avec des couteaux de cuisine et des voitures brûler.

Bonjour, hier soir j’ai entendu des fusils, j’ai vu une voiture enflammée et j’ai ressenti la peur.

Bonjour, hier soir j’ai vu un groupe de 400 personnes et entendu des gens qui tiraient avec leurs armes dans le ciel puis j’ai ressenti l’odeur de la bombe lacrymogène. Il y avait des gars qui possédaient des pistolets, des kalachs, des grenades et aussi pour allumer un bon feu il fallait un cocktail molotov.

Bonjour, hier soir j’ai entendu l’hélicoptère de la police pendant des heures, j’ai vu qu’il faisait des rondes autour du quartier des Grésilles. J’ai ressenti une très grande peur. Je pensais à vous tous et je me demandais si vous n’étiez pas en danger. Si l’un de vous, ou un des membres de votre famille ne serait pas blessé pendant les affrontements ou par les armes de la police. J’ai aussi eu peur que le quartier soit bouclé et que je ne puisse plus venir vous voir. Que vous soyez une nouvelle fois enfermé chez vous. Je suis un peu rassurée de vous voir, ce matin avec le sourire.

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Le matin, quand nous arrivons en classe nous faisons les petits bonjours. Tout le monde se prête au jeu, même la maîtresse.

Lundi, nous étions le 15 juin, il l’avait écrit au tableau. Nous devions écrire notre meilleur souvenir depuis la réouverture de l’école, après le confinement. « Bonjour ! mon meilleur souvenir depuis que je suis revenu à l’école c’est quand... » Vous étiez six, et déjà sous tension. Mais la journée a bien commencé. Il faut dire que depuis la reprise nous ne sommes pas nombreux. Alors, nous avons le temps de tout et nous sommes bien.
La matinée s’est déroulée, apaisée. À midi, je vous ai raccompagnés jusqu’à la porte. Vous vous êtes postés, chacun, derrière une marque au sol. J’ai ouvert et un par un, vous êtes venu m’offrir vos mains pour une bénédiction au gel hydroalcoolique avant de rentrer chez vous.

À 14 heures, je quitte la classe pour venir vous chercher dans le hall. J’entends une agitation inhabituelle dans le couloir. On nous dit, à nous les adultes, mais vous n’êtes pas bien loin, que « ça va péter », qu’il faut évacuer l’école ; sinon nous, nous les adultes, risquerions d’être confinés avec vous dans l’école. Nous les adultes. La tension des adultes. L’attention autour des adultes. Et vous les enfants, pour une fois, nous ne disiez rien. Vos parents arrivaient au compte goutte et filaient vite. Vous retourniez chez vous avec j’imagine ces mots bien en tête « ça va péter ». Il y avait des enfants, des adolescents au plus, qui passaient devant l’école avec des barres de fer. Il y a eu cet homme, en scooter avec une « kalach », comme vous dite, pointée vers le ciel.

D’un coup, je me suis sentie vraiment pas bien. Je l’ai regardé, elle, et j’ai sentie toute l’angoisse retenue. Elle était à un mètre de moi. Parce que les enfants respectent plus qu’on ne le pense les gestes barrières. Je lui ai dit que sa maman allait arriver. Qu’elle ne resterait pas toute seule à l’école. Mes collègues sont revenues à elles, aussi. L’une d’entre elles lui a dit qu’au pire du pire elle l’emmènerait chez elle. Et puis, elle s’est mise à pleurer. On l’a prise dans nos bras. Stop Covid.

Finalement, vous êtes tous partis. En fait, quand j’y repense ce serait plus juste de dire que vous êtes tous restés là et que nous, nous sommes toutes parties. Ce moment me hante. Je suis sur mon vélo avec une de mes collègues. On part, nous on part, mais vous vous restez. L’inspecteur a envoyé des instructions. Nous ne devons pas prendre notre itinéraire habituel. On entend déjà des explosions. Ce moment me hante parce que j’ai envie de partir, au plus vite et qu’en même temps j’ai la sensation de laisser derrière moi une réalité que vous seuls affronterez. Parce que je sais qu’en bas de chez moi il n’y aura jamais ça. Chez moi – chez vous. Ça me hante.

Parfois, je crois me sentir un peu chez moi aux Grésilles. Cette après-midi la, je comprends que non, en fait non.

J’aime les Grésilles. J’aime mes élèves. J’aime les familles des Grésilles. J’aime leur langue, en tout cas celle qu’ils me parlent, ce français improvisé. J’aime cette autre langue qu’ils parlent, mais que je ne comprend pas. J’aime le béton, les trottoirs mal débarrassés, les inscriptions mal nettoyées, les fenêtres toujours entrouvertes, l’odeur d’huile qui s’est imprégnée dans les devoirs de mes élèves.
J’aime les femmes des Grésilles. Cette maman qui me ramène une boite d’œufs pour qu’on fasse des crêpes. Cette autre qui m’appelle « maîtresse » au téléphone et qui m’apporte des pâtisseries parce qu’hier soir c’était l’Aïd.
J’aime les Grésilles. J’aime quand nous traversons le quartier après être allés à la piscine, que nous sommes en retard pour la cantine et que les enfants me font découvrir des raccourcis pour rentrer à l’école.
J’aime les Grésilles le jeudi midi. Quand nous allons chercher un poulet rôti sur le marché et du pain arabe « besmila », qu’ils disent je crois.
J’aime les Grésilles et je n’arrêterai pas d’aimer les Grésilles. Même si ça sent la poubelle brûlée et pas le poulet grillé.

J’aime les Grésilles, et voilà ce qu’ils ont dit.

Et si moi ça me hante ; eux alors ?

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Quelques bribes de conversation avec eux mardi matin :

« Il y avait ma mère, elle était partie à la poste faire des photocopies. […] Et je me suis dit et si ma mère elle est partie, est-ce qu’elle va revenir à la maison ? »

« Les gens qui étaient là bas, dès qu’on partait dehors, ils nous disaient juste de rentrer. Ils ne tapaient personne. Il y avait plein de gens qui tournaient autour du feu mais personne n’a tué personne. »

« La police, elle les a laissé faire tout, et tirer avec les armes dans le ciel. Ils ont attendus qu’ils brûlent tout, jusqu’à ce qu’ils interviennent. »

« On a l’impression que ça va recommencer, parce qu’il ont pas fini de se venger. »

« J’ai peur qu’ils tirent comme ça vers mon balcon et comme moi j’y vais toujours sur mon balcon, j’ai peur que je sois blessé. »

« La police elle a juste avancé, elle s’est mise en ligne comme ça et les autres ils étaient déjà partis. »

« Moi je dis que c’est pas normal ce qu’il se passe, il s’est jamais passé des trucs comme ça ici. Si c’est comme ça à chaque fois que quelqu’un il est blessé dans la bagarre, ça ne va jamais s’arrêter alors. Et ça ça me fait peur. »

« Si ça se trouve il y avait un expert de barbecue pour les aider à faire le feu. »

« Il y avait des gens qui passaient à coté de nous avec des pistolets. »

« Je me sens bizarre, il y a jamais ça qui s’est passé ici. C’est surprenant on brûle pas des voitures comme ça. Et après quoi ils vont brûler nos maison ? »

« Moi j’ai peur, que ma famille elle soit morte ou blessée. »

« Le cameraman il filmait juste la police quand elle a avancé. Comme si elle avait aidé les gens pour que ceux qui avaient des armes ils partent. Alors que la police, en fait, elle avait rien fait. Ils ont rien fait du tout. Ils ont juste regardé la scène, jusqu’à que c’est fini et après ils se disent : « oh ben tiens c’est fini ! C’est bizarre, c’est dommage on est pas intervenus. Mais tiens, tu peux monsieur nous filmer pour dire qu’on est des héros, qu’on aidait les gens et tout... En fait ils ont rien fait. »

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