Assemblée de Montceau-les-Mines : les gilets jaunes veulent s’inscrire dans la durée

Le week-end du 29 et 30 juin, la troisième assemblée des assemblées des gilets jaunes se tenait à Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire. Alors qu’il est en perte de vitesse dans la rue, le sort d’une partie du mouvement reposait sur les épaules des 700 gilets jaunes mandatés pour cette assemblée. On est allé prendre la température...

On arrive tôt le matin sur le site : un stade de foot en périphérie de Montceau-les-Mines. Ça bourdonne de partout, les organisateurs sont déjà dans le rush. À l’entrée, un curieux croisement entre un Master et un pick-up sert de barricade amovible devant l’entrée des artistes. L’organisation à l’air très (trop ?) carrée : des vigiles fouillent les sacs à l’entrée, regardent les pièces d’identité, vérifient que tout le monde a bien le bracelet de la bonne couleur, qui permet de différencier les personnes mandatées, les membres de l’organisation, les observatrices, et les journalistes. Ils patrouillent et surveillent les différents espaces, à savoir un grand gymnase, une dizaine de barnums, et le coin stands et cantines.
On arrive justement de Dijon avec une des trois équipes qui font la cuisine. On nous dirige au travers de la "rue des Gens qui ne sont Rien" pour aller installer nos affaire sous les barnums, au fond de la "place des Gaulois Réfractaires". Entres les buvettes, les stands de bouffes et les stands politiques, le secteur a des allures de petite fête de l’Huma des gilets jaunes.

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Presque tous les délégués des différents groupes sont déjà présents : 700 personnes réparties dans 240 délégations (42 groupes ont annulé leur venue à cause de la canicule). Tout le monde se presse déjà vers le gymnase, qui doit accueillir les discussions en plénière et une partie des groupes de discussion. À l’intérieur des centaines de personnes prennent place de part et d’autres de la tribune pour le discours d’ouverture de l’Assemblée des assemblées (ADA). Devant ces centaines de visages inconnus, ce sont trois femmes de l’assemblée des gilets jaunes du Magny (le groupe qui organise l’ADA) qui expliquent les différents consignes et le déroulement de la journée : déroulement du week-end, programme des discussions, lieux où les journalistes peuvent être ou non présents, etc.
Après un bilan de la précédente ADA, celle qui a eu lieu à Saint-Nazaire en avril et quelques autres prises de paroles, une salve de chants enthousiastes (On est là ! On est là !) vient marquer la fin de la première session plénière et le début des discussions sur les différents axes de travail en groupes plus restreints. On retourne vers les cuisines où le repas du midi est en cours de préparation.


Dans l’après-midi on rencontre Fanny, une gilet jaune de Montceau-les-Mines, qui représentait le rond-point du Magny, principal point de rassemblement des GJ de Saône-et-Loire, à la deuxième ADA, celle de Saint-Nazaire. Elle a l’air de porter une bonne partie de l’organisation sur ses épaules.
Elle nous explique comment la décision d’organiser l’assemblée à Montceau-les-Mines s’est faite sur un coup de poker. « Au départ j’avais aucune intention d’aller à Saint-Nazaire, ça s’est fait pendant une assemblée locale au dernier moment. Par contre quand je prend une décision derrière faut qu’il y ait un défi. Donc j’ai réfléchi 10 minutes et j’ai dit "bon allez ok j’y vais, mais par contre j’y vais pas pour rien, je vous ramène la prochaine" ».

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Plan du site et programme

Puis à Saint-Nazaire le vote des délégations, qui préfèrent le "dossier" de Montceau-les-Mines à celui Montpellier. Malgré le vote favorable initial, la décision est revotée plus tard « ce qui nous a fait perdre beaucoup de temps, on a eu qu’un mois et demi pour travailler dessus après la décision finale ».
Viennent ensuite les complications au niveau local, avec des désaccords et des départs, même si après le "moment de creux" des GJ du Magny fin décembre, l’organisation de l’ADA à fait revenir beaucoup de monde dans le groupe. Surtout vient le temps des contraintes officielles « très éprouvantes, et qui font perdre énormément de temps à rendre des comptes, à avoir un préfet qui est pas d’accord, tout en négociation et en chantage ». Elle nous confie que si un tel évènement devait à nouveau être organisé elle le ferait « en squat comme à Saint-Nazaire ».


Qu’est-ce qui peut bien amener 700 personnes de toute la France à se retrouver dans ce coin de campagne bourguignonne pour débattre pendant des heures dans un gymnase surchauffé ?

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700 délégués représentent 240 assemblées réparties sur tout le territoire

Steven, qui vient de Commercy, et qui avait participé à l’organisation de la première assemblée, celle qui avait eu lieu à Commercy les 26 et 27 janvier dernier, est en attente de coordination et de partage d’expériences. « Moi ce que j’en attendais personnellement c’est de redonner de la forme, et aussi on avait lançé un premier appel à Commercy, une proposition de faire des assemblées populaires qui reprendraient le pouvoir localement et puis d’essayer d’avoir une fédération entre les communes pour avoir un contre-pouvoir. À ce moment là c’était peut-être prématuré, et l’assemblée de Saint-Nazaire avait plutot ressorti un appel à créer des assemblées citoyennes partout, et c’est ce qu’on a fait à Commercy. Ce que j’attendais par rapport à ça c’est de continuer à développer cette pensée et cette réflexion, et puis aussi le partage de ce que nous on a commencé à faire à Commercy. Nous on a eu des réflexion sur différents sujets comme la gestion des déchets, et on a décidé de présenter une liste pour les municipales, avec comme principe de redonner le pouvoir aux citoyens par le bas, à travers des assemblées ou des RIC locaux. C’est un moyen de faire vivre l’assemblée et la démocratie directe. Du coup ce que j’attendait de Montceau que ça donne une résonance à ce qu’on à initié à Commercy mais on se rend compte à travers les ateliers que y a énormément de groupes qui sont déjà dans cette réflexion et qui sont en attente d’une fédération et de rencontres entre les communes où on pourrait discuter des assemblées citoyennes qui prendraient le pouvoir par le bas, donc c’est très enthousiasmant. »
Certains comme James, qui vient lui aussi de Lorraine, sont là avec des objectifs bien précis. « Je suis venu travailler à la construction d’un outil informatique horizontal avec d’autres gilets jaunes, selon un engagement pris à Commercy dés la première assemblée. Le projet doit ensuite être proposé en plénière aux autres délégations ». Il reste malgré tout prudent : « j’essaye de pas avoir trop d’attentes, parce que je sens qu’on est dans une mutation du mouvement qui fait qu’avoir des attentes c’est un peu excessif. »

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Photo via @PlatEnqMil

Cette assemblée a en effet lieu à un moment charnière pour le mouvement. Le temps des rond-points et du surgissement insurrectionnel semble passé depuis longtemps, et les vacances d’été, qui sont toujours un moment difficile pour les mouvements sociaux et politiques, se profilent.
Pour James l’important aujourd’hui c’est la bataille des idées au sein du mouvement : « On a vu une déformation d’outils comme les street medics et les legal teams vers quelques chose qui est finalement hiérarchique, très spécialisé, carrément pas anti-autoritaire quoi. Du coup ça m’interroge beaucoup, et là à l’assemblée je sens aussi des mécanismes comme ça dans le fonctionnement, avec pas mal de discours souverainistes. Si on arrive pas à poser un fond politique on finira en queue de poisson j’ai l’impression. »
Pour Steven c’est la question de l’ancrage dans le temps qui se pose maintenant. « C’est logique qu’il y ait un essoufflement dans la rue au bout de 7 mois, et cette assemblée tombe à pic, parce qu’il y a un besoin de se rencontrer pour se dire ce qu’il est possible de faire, pour tirer des leçons de ce qui a pu se passer, et pour voir comment ancrer la lutte dans le temps, parce qu’au bout de 7 mois la mobilisation dans la rue a rien donné, ou bien en-deça de nos espérances, mais les aspirations à une société nouvelle et meilleure pour tous semble s’éloigner. En tous cas nous on a toujours cette volonté donc là la question c’est comment ancrer la lutte dans la durée. La question de la temporalité c’est encore combien de temps on va continuer à lutter et sous quelle forme. Là ça a bien commencé, l’assemblée ici est plutôt festive, y a pas mal de monde. Ce qui est intéressant c’est de voir qu’il y a encore plus de délégations inscrites qu’à Saint-Nazaire, ce qui montre encore une volonté de continuer le mouvement, mais sous une autre forme. »


La journée passe sous un soleil de plomb. Au milieu de stands proposants des journaux, des livres sur le mouvement, des gilets jaunes customisés, ou encore des autocollants et affiches, trône un "arbre des revendications", apporté par les gilets jaunes de Commercy. "Stop aux taxes", "justice sociale et fiscale", les slogans du 17 novembre sont toujours là, étoffés de critiques du système capitaliste dans sa globalité, et de considérations écologiques.

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Vers l’entrée du gymnase, une scène accueille pendant tout l’après-midi des présentations sur différentes thématiques comme les compteurs Linky ou le traitement médiatique des gilets jaunes, mais aussi des concerts. Comme Fanny nous l’expliquait plus tôt, les organisatrices ont choisi de proposer plus d’évènementiel qu’à Saint-Nazaire, pour ajouter une touche de convivialité à ces rencontres qui pour beaucoup ici, sont des retrouvailles avec les mandatés rencontrés lors des précédentes ADA.

La journée touche à sa fin. « Malgré la chaleur tout le monde est super au boulot, toute l’équipe est vraiment satisfaite et les retours des gens ont l’air positifs, j’espère que c’est pas hypocrite » explique Fanny. Beaucoup des personnes qu’on croise ont en effet l’air d’avoir trouvé ce qu’elles étaient venues chercher. Quelques-uns sont tout de même déçus par la teneur de ces rencontres. Outre les craintes de James - le Lorrain - quant au détournement des pratiques anti-autoritaires et aux discours souverainistes, un autre gilet jaune nous exprime son sentiment de ne pas avancer : « C’est comme si on avait aucune mémoire. On en est encore à parler de sujet déjà évoqués à Saint-Nazaire, à parler de thématiques générales et vagues ou du RIP [1], là où il aurait fallu discuter d’actions et de propositions concrètes pour améliorer la coordination entre les différents groupes. »

Alors que la nuit tombe et que le dernier concert - des reprises des classiques du rock - touche à sa fin, un feu d’artifice éclate du côté des cuisines : une équipe de patissiers vient de dévoiler une pièce montée d’un mètre de haut représentant l’Arc de Triomphe. Sous les applaudissement et les chants, ce monument de la culture gilet jaune est flambé puis mis en pièce par les estomacs éprouvés par une journée de discussions caniculaire.

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Nous reprenons la route pour Dijon, pendant que les délégués gagnent leurs tentes. Après une nuit de sommeil léger, une nouvelle journée de discussion les attends.


L’intégralité des discussion en plénières a été mise en ligne sur YouTube.

On annonce déjà cinq dates

  • Le 14 juillet, manifs sur l’ensemble du territoire
  • Le 15, rassemblements devant les tribunaux et les prisons
  • Le 20 juillet, marche pour Adama à Beaumont-sur-Oise
  • Du 6 au 28 juillet, actions locales le long du tour de France
  • Du 24 au 26 août, actions pendant le G7 de Biarritz


Notes

[1Référendum d’Initiative Partagée, le contre-feu de Macron à la demande d’instauration du RIC

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