Mais que fait Nathalie Koenders au Beauvau de la sécurité ?

Nathalie Koenders participe au « Beauvau de la Sécurité » lancé par Emmanuel Macron à l’automne. Quatre mois de discussion pour « renouer la confiance entre la police et la population »...

Rappelez-vous la fin de l’automne. Le 21 novembre, Michel Zecler se faisait tabasser par des policiers. Le 23 novembre, 500 migrants se faisaient expulser violemment de la place de la République parisienne. Des milliers de personne partout en France qui manifestent contre l’interdiction de filmer ces violences. Le 4 décembre, Macron est enfin obligé d’assumer que la police pratique des contrôles racistes, le syndicat de police Alliance pète un câble...

C’est à ce moment-là, le 8 décembre, que Macron annonce l’organisation d’un "Beauvau de la Sécurité", c’est-à-dire une sorte de "grand débat" sur la police. Le but annoncé : « Améliorer les conditions d’exercice des forces de l’ordre et consolider les liens avec les Français [1] ». Il dira : "Les alertes des différentes organisations de défense des droits, ont rendu cette transformation encore plus nécessaire. Il y a urgence à agir."

À l’époque, Alliance crie au scandale, et annonce que le syndicat ne participera pas [2].

Le « Beauvau »

Ce Beauvau a donc commencé lundi dernier. On est curieu·se de savoir à quoi ça ressemble, un « grand débat sur la police » après une telle séquence de vidéos de violences policières et de manifestations contre la loi sécurité globale.

Les invités

En gros, on comprend que d’éminents spécialistes vont se réunir tous les 15 jours pour aborder 8 thèmes différents concernant la police actuelle.

Parmi ces invité·es, quatre parlementaires et sénateurs : Jean-Michel Fauvergue (LREM), Ian Boucard (LR), Henry Leroy (LR) et Jérôme Durain (PS) ; et quatre maires : Frédéric Mesquelier (Saint-Raphaël), Alexandre Touzer (Saint-Yon), Jean-Pierre Bouquet (Vitry-le-François) et la première adjointe de Dijon Nathalie Koenders.
On remarque immédiatement que la présence des femmes est encore moins soignée que d’habitude : la police, c’est un truc de mec.

Ensuite, des « personnalités qualifiées ». Et alors là, à part Claire Hedon (défenseure des droits) et peut-être Christophe Deloire (secrétaire général de Reporters sans Frontières), on ne comprend vraiment pas ce que viennent faire là tous les autres...
La DRH de Axa, le PDG de Dassault, le PDG de Facebook France et l’ancien sélectionneur de l’équipe de France de handball... Voilà qui sont aujourd’hui les « personnalités qualifiées » pour parler de la police...

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Face à tout ce beau monde... Personne.
On imaginait mal Darmanin et Castex inviter Urgence notre police assassine ou Vies Volées.
Mais il semble que même les discours humanistes des ONG et des associations droits de l’hommiste sont proscrits, puisque ni la LDH, ni ACAT, ni Amnesty International n’ont été conviés.
De la même manière, les chercheurs les plus modérés comme Fabien Jobard ont été snobés.

Cerise sur le gâteau : une jolie réconciliation avec Alliance et l’Unsa police début janvier...
Après la mise en scène de leur énième fausse dispute, le gouvernement s’est racheté en acceptant les « conditions » des syndicats de police : « Des engagements sur la réponse pénale, comme l’instauration de peines minimales dans les cas d’agressions de policiers. » [3]
Darmanin a donc fait ajouter un nouveau thème au programme, sur les réponses pénales. Ce qui, si on tient encore un tout petit peu au semblant de l’indépendance de la justice, n’a absolument rien à voir avec le travail de la police.

Encore une fois, la voix de Michel Foucault murmure : "La justice est au service de la police".
Comme ce Beauvau semble-t-il.

On récapitule : Aucune personnalité qualifiée en terme de police, aucun chercheurs, aucune association civile. Des chefs d’entreprise, des entraineurs sportifs et des syndicats de police.

Le ton est donné : il sera question de la relation entre la police et le gouvernement (qui en a bien besoin face à la colère qui grandit). Quant à la question des "relations entre la police et la population", elle ne semble être qu’une question de management.

Les thèmes

Darmanin avait dit qu’il serait question des "7 péchés capitaux" de la police, et là évidemment on est curieu·se. Nous on aurait dit : racisme, sexisme, autoritarisme, cruauté, insensibilité, soumission et bêtise. Mais on se doutait que le programme n’allait pas forcément être exactement le même.

Non, finalement : conditions matérielles, formation, encadrement, relation avec la justice, lien police-population, maintien de l’ordre, IGPN et captation de vidéo.

Alors, rapidement il semble que la réponse du Beauvau est déjà toute trouvée : le premier péché de la police semble être qu’elle n’a pas assez d’argent...
Les trois premiers thèmes supposent en effet que les flics ont besoin d’être mieux formés, d’avoir plus de cadres et de meilleurs voitures. Donc il leur faut plus d’argent.

Quant à la relation avec la justice, thème amené par les syndicats de police, Darmanin s’est engagé à faire que ce Beauvau apportent plus de réponse pénale. Autant dire qu’il sera question de comment donner plus de pouvoir à la police.

À la première lecture, on pourrait croire que la "relation entre la police et la population" est une manière pacifiée de parler des violences policières. Ne nous trompons pas, il s’agit de trouver des manières de forcer la population à aimer la police. Darmanin a déjà des idées : « 10.000 stages, contrats d’apprentissage au ministère de l’Intérieur pour les jeunes des quartiers populaires [4] ». Ben voilà : si les jeunes des quartiers populaires n’aiment pas la police, c’est sûrement qu’ils la connaissent mal...

Reste donc les questions du maintien de l’ordre (centré sur la question des LBD), de l’IGPN (et de son indépendance par rapport à l’institution policière) et de la captation vidéo (liée évidemment à la loi sécurité globale), dont la nature des débats pourrait bien dépendre des mobilisations des mois prochains.

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Koenders, experte de la tranquilité publique

Au milieu de tous ces horribles types, on pourrait presque être rassuré·es de voir Nathalie Koenders, 1er adjointe de gauche, qui s’est dit récemment « scandalisée » par l’attaque des fachos sur la manifestation féministe du 31 janvier, et qui commence sa première intervention [5] en soulignant que la parité laisse franchement à désirer dans ce Beauvau [6].

Elle est là parce qu’elle préside l’Association des Maires de France ainsi que la commission sécurité de France Urbaine (une autre association d’élus de grandes villes).

Si elle est conviée à ce Beauvau avec 3 autres maires, c’est que - comme les agents de sécurité privée - la police municipale est un des corps de métier que la loi sécurité globale prévoit de renforcer, en leur donnant plus de pouvoir et de moyens.

L’objectif de Koenders, c’est effectivement d’obtenir plus de moyens et plus de pouvoir pour la police municipale, tout en faisant en sorte que les flics nationaux ne lâchent pas le terrain. Il ne s’agit donc pas d’un transfert de pouvoir, mais de faire qu’il y ait toujours plus de flics.

C’est en parfaite cohérence avec le reste de son parcours dijonnais.

L’armement dijonnais

En 2015, alors qu’elle vient d’être nommée première adjointe, elle lance « L’acte I de la tranquillité publique », sorte de micro-Beauvau, au terme duquel elle conclut :

  • que même si la délinquance n’est pas en hausse, la tranquilité publique est menacée par quelques rodéos et surtout par « des marginaux » qui squattent les rues du centre-ville,
  • que Dijon n’a donc pas assez de policiers municipaux,
  • que le recrutement est difficile parce que les flics ne veulent pas venir à Dijon, étant donné qu’ils n’y sont pas armés.
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On se souvient pourtant qu’en août 2014, juste avant le début de cet « Acte I de la tranquillité publique », les policiers municipaux n’avaient eu besoin d’aucune arme pour arrêter brutalement Mika dans la rue de la liberté, l’emener en cellule, et le pousser au suicide en lui faisant croire qu’ils avaient fait tuer son chien. Mika s’était tué en sortant de sa garde-à-vue.

Les flics tuaient déjà, sans taser ni arme à feu.

À cette époque, le délégué à la tranquilité publique Michel Julien avait lancé un plan de reconquête du centre-ville, face à ces « marginaux » menaçants. Comprendre : ces personnes pauvres qui occupent le centre-ville autrement que pour consommer.

Nathalie Koenders s’était fait un plaisir de reprendre à son compte cet argument ignoble. Quand on est en charge de la tranquilité publique, c’est toujours mieux d’inventer une menace pour flatter son travail.

C’est ainsi qu’en juin 2016 [7], elle annonçait l’arrivée de 30 policiers municipaux de plus (soit un million d’euros de budget), ainsi que leur armement de taser.

Elle affirme alors qu’armer les policiers municipaux était une lourde question, qui ne se prend pas à la légère.

Pourtant, en octobre 2020, elle poursuit sur sa lancée avec l’« Acte II de la tranquillité publique » qui conduit à recruter encore 30 nouveaux policiers, augmenter leurs salaires, et surtout les équiper d’armes à feu en soirée.

Elle annonce alors :

Je me suis aperçue qu’à Dijon, on avait du mal à recruter peut-être parce qu’il n’y a pas l’armement létal [8], certains font plus le choix d’une ville avec l’armement létal. Mais si on arme, ce n’est pas pour attirer des gens, il faut que ce soit justifié par rapport à notre politique. [9]

Quelle est donc cette « politique » qui justifierait l’armement des policiers ? Où sont les arguments qui justifieraient cette décision « qui ne se prend pas à la légère » ?

On ne trouve guère de trace dans les différents communiqués qui pourrait répondre à la question. Une absence particulièrement étonnante quand on sait que François Rebsamen s’est présenté pendant de longues années comme un opposant tenace au fait de doter la police d’arme à feu.
Ni journaliste, ni opposant ne les obligeant à justifier leu choix, Rebsamen s’en sortira avec un vague "La société a évolué [10]"...

Koenders, quant à elle, prétextera, comme en 2016, que « Les phénomènes d’incivilités ont augmenté ».

Les policiers n’ayant jamais eu besoin d’armes à feu pour faire face à des incivilités, il parait sensé de conclure que le choix de cet armement provient bien d’une volonté d’attirer des policiers municipaux. C’est-à-dire une manière de céder purement et simplement aux exigences des syndicats de police, sans que ces exigences ne répondent à aucun besoin ni vision politique.

Conclusion

Les syndicats de police ne cessent de prendre du pouvoir ces dernières années. L’instabilité des gouvernements et la construction de « la sécurité » comme thème politique centrale les ont rendu indispensables pour celles et ceux qui gouvernent.
Sûrs d’eux, ils se permettent de réclamer toujours plus de pouvoir. Et ce pouvoir est celui de nous faire face avec toujours plus d’armes et de brutalité.

Même les personnalités comme Koenders, se présentant comme une partisane de la prévention, de l’accompagnement et de la police de proximité, cèdent aux volontés de toute puissance des syndicats en offrant des armes à feu aux policiers municipaux.

Reste l’enrobage politique, qui consiste à inventer des menaces justifiant cet armement.

Contentement policier et acceptabilité sociale ont bien l’air d’être les deux axes de cet horrible Beauvau de la sécurité.

Nathalie Koenders y a bien toute sa place.

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