Et ta sœur ?

Ma mère aussi puis ma cousine et enfin la boulangère du coin de la rue. Not’fête le 8 mars, mon bon saigneur..

Il paraît que nous sommes sœurs, comme dans les universités américaines, les « sororités », ces loges un peu bizarres, dans lesquelles d’après le cinéma et le roman américains, il se passe de drôles de choses.
Donc, mes sœurs, en ce 8 mars, journée internationale des femmes, je m’adresse à vous. Les mecs, qui ne sont pas mes frères, peuvent lire quand même.
D’abord, débarrassons-nous des commentaires habituels à propos de ces 24 heures sur 8760, peintes en violet, couleur du féminisme depuis 1903. Les blagues sur la journée de la réhabilitation de la pipe ou sur celle de la redécouverte des vieux légumes ont fait long feu et ne rendent pas compte de la lassitude des femmes, célébrées comme les anciens combattants de 14/18, sauf qu’eux sont morts. Les grands-mères ont eu leur rose le 7 mars, leurs filles et leurs petites-filles, leur hashtag sur les violences conjugales, le viol et l’inceste, la boucle des générations est bouclée, de quoi se plaint-on ?
L’adjectif « internationale » invite toutefois à s’interroger sur le sort réservé aux femmes de par le monde. Et là, le vertige saisit quiconque prend cinq minutes de son temps pour réfléchir à la question, et vous comment ça se passe à Karachi, Dakar, Calcutta et au fin fond du Texas, dans les bayous ? Bien, bien, c’était pire avant, c’est mieux maintenant. Les limites de la réserve s’agrandissent et on peut faire autre chose que de vendre de la verroterie aux touristes. On a le droit de la fabriquer en autonomie mais pas d’en tirer profit à des fins personnelles. De chouettes colliers et même pas pour se pendre.
C’est un peu cela, le féminisme, on commence en dessous de la ligne de flottaison et on remonte progressivement à la surface. De sorcière à maîtresse du monde, les talents d’apnéistes des femmes leur ont permis de ne pas sombrer complètement dans les abysses.
Comment s’y retrouver quand on est une nana dans la cacophonie ambiante ? On raisonne d’après son âge, sa position sociale, son statut, ses origines, son pays et la température de l’eau. On se souvient peu ou pas du MLF si on est en France, on pleure la disparition d’Agnès Varda, de Benoîte Groult. On se dit qu’entre Catherine Deneuve et ses copines qui défendent dans une tribune du Monde « La liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle » et les Femen qui déclarent « Nous sommes la moitié de l’humanité, nous possédons au quart, nous mourrons au double », la distance qui sépare la place Saint-Sulpice à Paris de celle de Maïdan à Kiev est infranchissable. Les femmes n’ont pas besoin des hommes pour ne pas être d’accord entre elles. Catherine Deneuve n’est pas ma sœur même si petite, je la trouvais super belle en sirène du Mississippi.
Entre celles qui clament leur compassion navrée pour les pauvres types « frotteurs dans le métro », adeptes minables des paluches au cul, celles qui découvrent le bonheur des groupes « non mixtes », celles qui franchissent les portes d’un commissariat, bleues des pieds à la tête, celles qui n’ont plus de clitoris, scandaleux instrument de plaisir, celles qui veulent changer de sexe et celles qui se foutent du genre ou encore celles qui peignent et celles qui se repeignent avant un rendez-vous, qu’existe-il de commun ? Peut-être le fait que la fille, la dame, la meuf, la pisseuse, la belette doit toujours se justifier, où qu’elle soit dans le monde, s’expliquer sur sa condition. Expliquer au flic pourquoi elle retourne auprès de son mari cogneur, expliquer pourquoi en guise d’époux, elle refuse le vieux grigou au bord de la tombe choisi par son père, pourquoi elle a rasé sa tête alors qu’elle avait « de si jolies boucles », pourquoi elle n’en a rien à foutre de Simone de Beauvoir et s’est fait tatouer un fouet entre les deux seins, pourquoi elle veut rester pucelle par conviction, pourquoi elle aime ce vieux cochon de Gainsbourg qui chante les « miaous miaous » de la femelle en rut et pourquoi elle picole les soirs de désespoir devant sa télé, un plaid sur les genoux.
Le 8 mars est une fête si on cesse de demander aux femmes de parler de leur féminité, de leur tendre un micro pour qu’elles en causent jusqu’à plus soif, de célébrer, avec des vibratos dans la voix, la parole qui se libère. S’il vous plaît, une journée dans l’année, oubliez les femmes. Le droit au silence, la grève des mots, des débats, des analyses savantes, des rétrospectives de leurs combats. Pas de mausolée. Ne me demandez pas ce que je pense de Polanski et de Rosemary’s baby. Je ne participe pas à tous les bals de vampires.
Vaquez à vos occupations, nobles ou banales, commentez la dernière manifestation féministe si cela vous chante avec vos collègues de l’open-space, achetez sous le manteau le dernier livre de Gabriel Matzneff publié à compte d’auteur, plaignez Olivier Duhamel, seul contre tous, déclassé, honni, clamez votre amour des femmes comme d’autres clament leur amour des chiens de chasse, dansez, criez, lisez, fumez en bref, continuez comme d’habitude mais surtout, une journée dans l’année, oubliez que vous êtes des hommes et elles, des femmes. Aucun enjeu, aucune accusation, aucune polémique, aucun sexe dominateur. Une journée étale comme les eaux des mers du sud, sans alizés, sans nuages, sans rien.
Mais le 9 mars succède déjà au 8 et il faudra bien sortir de l’œil du cyclone, retrouver les vents contraires. Ne rien lâcher, répliquer en différé aux Catherine qu’elles fatiguent un peu avec leur manifeste sur « la liberté intérieure inviolable » (ben voyons), que la radicalité féministe fait du bien et qu’elle n’est pas d’un si grand poids au regard de siècles de domination par la force, qu’il reste beaucoup à faire pour avoir raison des stéréotypes et des « déterminismes », ce mot épuisé de tant servir.
En attendant, goûtons aux charmes de ce 8 mars dans le maquis. Vous entendez les cigales ? Il fait soleil.

Epilogue ?

Je suis une femme et je n’envie pas spécialement les hommes car mon existence est indépendante de la leur, je ne monte pas les barreaux de leurs échelles, ne perdrai pas la tête pas dans leurs roues de hamsters déboussolés. Je ne suis pas eux et n’ai aucune envie de discourir sur mon « sexe biologique » ou sur ma conception du genre si on me micro-trottoir le 8 mars. L’avis à chaud de la femme de la rue à qui son marchand de fleurs vient d’offrir un bouquet de violettes, non merci.
Je suis un « sujet » politique, social, économique et en tant que tel, lutterai toujours contre toutes les formes de domination et de discrimination. Il se trouve que l’une des pires est le patriarcat et qu’il faut donc faire mordre la poussière à ceux qui, pour d’obscures raisons primitivo-historiques, ont cru que le monde leur appartenait, un monde viril avec des biceps de forain et des idées de cow-boys.
Vive la lutte (intersectionnelle bien sûr) et à bas les chefs de tous poils ! Le pouvoir est un objet de concupiscence et n’a pas de sexe. Les hommes ont juste attrapé le pompon dans le manège il y a très longtemps et refusent de le lâcher. On continuera donc à les y aider pour qu’enfin, ils tournent avec nous dans le même sens, en toute égalité.

Et si tu veux tourner à l’envers ?

Tu peux toujours, en roue libre, quitter le manège comme Charlot et Paulette Goddard, de dos, main dans la main, à la fin des Temps Modernes. Un 9 mars peut-être.

Martine-apprend-la-lutte



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