Sources et ressources de la presse locale : la loi du marché ?

Vous trouvez que les articles de la presse locale sont plats, vides, creux ? Que le point de vue policier est omniprésent ? Bref, que la qualité des journaux locaux est de plus en plus médiocre ? Ne blâmons pas trop vite les journalistes, mais intéressons-nous de plus près à la gestion capitalistique des médias à l’heure des coupes budgétaires !

Les intérêts privés du Bien Public

La presse locale, vous connaissez forcément ! C’est une soixantaine de pages tous les jours sur l’ensemble du territoire français. Elle s’occupe de relayer les avis de décès, les brocantes locales, les incendies de voitures et beaucoup d’autres choses... Localité oblige, on va braquer les projecteurs sur le cas du Bien Public, le journal présent en Côte-d’Or depuis 1868.

Attention, même si vous n’êtes pas bourguignon, tout ce qui sera dit ici peut tout de même vous concerner puisque les propriétaires du Bien Public possèdent aussi neuf autres journaux sur l’Est de la France : L’Alsace, Le Dauphiné libéré, Dernières Nouvelles d’Alsace, L’Est républicain, Le Journal de Saône-et-Loire, Le Progrès, Le Républicain lorrain et Vosges Matin. C’est le groupe EBRA (Est-Bourgogne-Rhône-Alpes) qui est derrière Le Bien Public. Et qui est derrière le groupe EBRA ?

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On vous le donne en mille, c’est le Crédit Mutuel ! Quoi ? Une banque derrière un journal ? Wow.

Mieux encore, le nouveau patron arrivé dans le groupe en 2016, Philippe Carli, est un ancien du groupe Amaury, Siemens, Allianz et Presstalis. Ce « patron-couteau suisse » est clairement là pour sauver le navire de la PQR en abaissant les coûts et en limitant les pertes du groupe, environ 50 millions d’euros en 2016. Mais si ces entreprises médiatiques coûtent de l’argent et ne sont sources d’aucuns bénéfices, pourquoi la Banque met-elle son nez là-dedans ?

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Philanthropie ou recherche d’influence politique ? À vous de voir ! Nous on pense que "la question elle est vite répondue". D’ailleurs si c’était par philanthropie, Carli aurait lâché un p’tit bifton sur notre cagnotte Tipeee non ?

L’épaisseur de la liasse contre la longueur de la laisse

Alors comment concilier le modèle économique de restriction des budgets et des pertes, avec la qualité du contenu des pages du BP ? Comment les structures économiques influencent-elles les rédactions ?

La sociologie met en évidence l’existence de champs sociaux, c’est-à-dire de milieux sociaux spécifiques régis par des logiques propres : des codes, des rites, des hiérarchies, des contraintes, des préjugés, des manières de faire et de penser... En gros, le monde de la presse locale possède son fonctionnement bien particulier qui dépend de l’évolution historique des « locaux » et du modèle économique qui prime, au-delà de toute la volonté des individus qui est alors écrasée par ces contraintes. On parlera alors d’agents sociaux. Et le monde journalistique fonctionne aussi comme un champ.

Pour rendre tout cela plus claire, il faut comprendre une chose : les patrons de presse dirigent aujourd’hui les journaux comme de véritables entreprises capitalistes. Le secteur de l’information n’est plus un « monde à part » épargné des méthodes industrielles mais au contraire, un terrain où les logiques de rentabilité et de diminution des coûts se sont introduites et ont pris une place considérable. Ce modèle qui ne fournit plus de carburant dans la machine a des conséquences désastreuses sur le travail quotidien des journalistes. C’est là que le contenu des pages de la PQR subit les lois intraitables du marché !

Si la PQR est en danger de mort sur le temps moyen, elle réussit tout de même à perdurer grâce à un abaissement conséquent des moyens que l’on donne aux professionnels de l’information locale.

Précarité du journalisme, précarité de l’info

La sociologie des médias nous éclaire un peu plus sur le lien entre le modèle économique et la précarité du métier. Les journalistes locaux sont, comme tout agents sociaux, plus agis qu’il n’agissent eux-mêmes. Et comme le dit Bourdieu, « plus on rentre dans l’explication d’un phénomène social, plus on a tendance à restreindre la responsabilité directe des individus ». Pour faire simple, leur activité professionnelle contient une part importante d’actions inconscientes. On ne peut donc pas tout leur reprocher.

Donc voilà, vous vous êtes déjà sûrement énervés sur ces localiers qui écrivent n’importe quoi, qui ne croisent pas les sources, qui font même des fautes d’orthographes insupportables à vos yeux.

Ça fait un bien fou de se défouler sur leur incompétence mais malheureusement, tout cela nous empêche de penser le réel de façon complexe. S’il existe effectivement des individus n’ayant que peu de motivation ou dont l’éthique est mise à mal, cela ne peut être compris indépendamment de la réalité du terrain, de leur terrain professionnel, des contraintes quotidiennes qui pèsent sur eux.

En définitive, on demande aux journalistes de faire le même travail qu’avant... avec moins d’argent, moins d’effectifs et moins de moyens. Donc on leur demande de faire un travail tout à faire différent. Résultat : la précarisation de leur métier est réelle et leur marge de manœuvre assez restreinte.

A la source de l’info

L’évolution des moyens et des méthodes de travail journalistique concerne en premier lieu le rapport des journalistes à leurs sources. La source, c’est le lien le plus direct entre l’info et le média. Ça ne peut pas être l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. C’est pour ça que des médias comme Cash Investigation, Médiapart, Le Canard Enchainé se distinguent par la qualité, le nombre et l’originalité de leurs sources.

Mais le choix des sources dépend aussi beaucoup du modèle économique du journal : des moyens donnés aux journalistes en termes de temps, d’effectifs, de matériels, de ligne éditoriale, etc. Car remonter le fil des sources, ça demande du réseaux et du temps, donc du biff. Finalement, on a plus vite fait de fact-checker sur Twitter et hop, on pond une fake news.

Le journaliste choisit donc ses sources selon sa capacité à les mobiliser (ou les corrompre ça dépend). Dans le contexte de précarisation du journalisme, certaines sources vont s’imposer comme des "définisseurs primaires" : des sources d’autorité, considérées comme légitimes, que l’on croit sur parole. Ça permet de gagner du temps, car pas besoin de vérifier les faits ou de les croiser avec d’autres sources. Ces "définisseurs primaires" sont ainsi des individus de terrain, qui connaissent bien les faits puisqu’ils sont au contact, au plus près de l’info, ils la vivent. Naaaaan daaaahka ! C’est plutôt des organismes bien déconnectés de la réalité, des institutions technocratiques, de contrôle qui ne font que donner une vision dominante du monde.

Par exemple ; dans le Bien Public, le chômage est analysé selon le cadrage dominant des institutions étatiques comme le Ministère du Travail ou l’agence Pôle Emploi. Mais sûrement pas selon le point de vue des chômeurs eux-mêmes. Ainsi, le chômage apparait comme "naturel", et les autorités politiques sont déresponsabilisées. Les « définisseurs primaires » sont donc privilégiés et leur vision du réel intensément relayée. Rapidement mobilisables par des réseaux officiels, on comprend comme cela « suggère que, dans tout domaine de la vie sociale, existent de facto des sources particulièrement accréditées, à cause […] de leur statut institutionnel » qui se caractérise par « le privilège d’autorité […] dont disposaient les points de vue officiels, qu’il s’agisse de ceux des dirigeants politiques ou plus largement des élites sociales » [1].

Robinet à faits divers : les journaux au service des puissants

L’exemple le plus criant est celui des sources policières : il faut bien comprendre la dépendance du journal par rapport aux institutions du maintient de l’ordre. La presse locale regorge en effet de pages consacrées au fait-divers : accident de voiture, trafic de drogue, agressions, incendies, etc. Il est donc question d’un chantage implicite. Le Bien Public a besoin de ce matériau pour remplir ses pages. Il a besoin de la police. En échange du robinet à fait divers, la police jouit d’une position privilégiée, d’une complaisance, d’une absence totale de critique. C’est par cet exemple précis que l’on comprend comment les relations des journaux à leurs sources peuvent devenir malsaines et aseptiser toute ambition critique envers une institution aussi puissante.

Motivée par la rapidité de mobilisation et l’aspect officiel des discours qu’elle produit, c’est ce que l’on a appelé l’institutionnalisation des sources. Conclusion : moins un journaliste a d’argent pour produire une info de qualité et croiser ses sources, plus il sera à la solde des pouvoirs institutionnels. Liberté de la presse ?

Pour les plus curieux.ses, on vous parle ici des intérêts privés de la presse locale, et plus particulièrement du Bien Public !



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